Engagement : regards croisés sur des pratiques innovantes (éclairage international)
Publié par L’équipe Fonda le 11 septembre 2013

Engagement : regards croisés sur des pratiques innovantes (éclairage international)

compte rendu du petit déjeuner débat du 18 avril 2013

Ce cycle de petits déjeuners débats s’inscrit dans la suite des réflexions engagées par la Fonda lors de la première Université « Faire ensemble 2020 » en novembre 2011. Ce petit-déjeuner débat était le sixième d’une série de huit rencontres-débats coordonnée par Jean-Pierre DUPORT. Il a fait intervenir Edith ARCHAMBAULT (Professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Vice-présidente du Comité de la Charte) et Maud SIMONET (Chargée de recherche en sociologie au CNRS à l’Institutions et Dynamiques Historiques de l’Économie à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense) et était animé par Jacqueline MENGIN (Vice-présidente de la Fonda).

Introduction
par Jacqueline MENGIN

L’engagement connaît des mutations, notamment liées à l’individualisation de l’engagement, à la professionnalisation du bénévolat et à l’internationalisation des sociétés. Les associations accueillent un nombre croissant de bénévoles qui, outre le service d’une cause, cherchent dans l’engagement collectif un développement personnel. Par ailleurs, poussées par la demande sociale, les associations connaissent un processus de professionnalisation qui déplace la frontière entre bénévolat et salariat, voire engendre une confusion entre engagement et travail, tout en permettant aux bénévoles d’acquérir des compétences qu’ils pourront ensuite valoriser sur le plan professionnel. Enfin, dans un monde globalisé, il est pertinent d’analyser les pratiques bénévoles dans les pays voisins pour envisager la contribution des sociétés civiles à la construction de l’Europe et, plus largement, mettre en lumière les mutations de l’engagement dans d’autres régions du monde.

Travail bénévole et professionnalisation du bénévolat
par Maud SIMONET

Je m’intéresse à l’engagement bénévole et volontaire depuis le milieu des années 1990. J’ai mené une première enquête sur le bénévolat, puis une seconde sur le volontariat, avec pour spécificité d’adopter une approche comparative entre la France et les Etats-Unis. Par ailleurs, contrairement à la sociologie du politique, pour laquelle le bénévolat et le volontariat s’inscrivent dans la catégorie du hors-travail ou du non-travail, je m’intéresse à ces pratiques sous l’angle de la sociologie du travail.

Et si le bénévolat et le volontariat n’étaient pas seulement une forme d’engagement et de citoyenneté mais étaient aussi une forme de travail ? Un parallèle peut notamment être fait avec la requalification, sous l’impulsion des mouvements féministes dans les années 1960, des activités domestiques comme une forme de travail, et pas simplement comme des activités réalisées au nom de l’amour, de la famille et du couple. Le travail bénévole et ses liens avec le travail salarié peuvent ainsi être envisagés au niveau des acteurs qui s’engagent (usages sociaux du travail bénévole), des structures dans lesquelles ils s’engagent (usages associatifs) et des pouvoirs publics qui soutiennent, valorisent voire orientent ces engagements (usages politiques) .

Ce regard sur le travail bénévole fait ressortir des enjeux en matière de transformation du travail salarié et d’évolution du monde associatif. Contrairement au regard traditionnellement porté par la sociologie du politique sur l’engagement et la citoyenneté, généralement bienveillant, l’approche du bénévolat et du volontariat par la sociologie du travail soulève des questions critiques voire suscite un certain désenchantement par rapport à l’engagement.

Le monde associatif connaît de profondes transformations dans son rapport à la pratique bénévole, qui sont notamment liées à la fin du tabou du désintéressément et à l’affirmation d’un intérêt personnel à s’engager. Les associations déplorent la fin du militantisme et le développement de phénomènes de « zapping » parmi les bénévoles. Or, ces transformations découlent en partie de l’évolution du discours associatif sur l’engagement. Cette évolution a été notoire entre 1990 et 2005, période qui a été marquée par un courant de professionnalisation du bénévolat associatif.

Dans les années 1990, les associations cherchaient, notamment par l’adoption de chartes, à construire le rôle et la place du bénévole dans une situation de travail, aux côtés des salariés et en lien avec les populations bénéficiaires. Cette volonté de professionnalisation du bénévolat s’est notamment traduite par la formalisation de parcours organisés autour du recrutement, de la formation et du suivi des bénévoles.

Dans les années 2000, le discours a évolué vers une approche fondée sur le management, la gestion des ressources humaines et la valorisation des compétences des bénévoles. L’association s’est ainsi recentrée sur son fonctionnement interne pour construire et renforcer le lien avec ses bénévoles, afin de recruter, attirer, stabiliser, garder et fidéliser les bénévoles compétents.

Le passage des années 1990 aux années 2000 marque un glissement d’objectifs externes à des objectifs internes, qui se traduit par un passage de la charte au contrat et d’une définition collective de la professionnalisation du bénévolat à une définition individuelle de la professionnalisation des bénévoles. Il s’agit désormais d’attirer et de recruter des bénévoles « professionnels », qui ont des compétences reconnues sur le marché du travail salarié, et de permettre la valorisation sur le marché du travail des compétences acquises dans le monde associatif. La professionnalisation des bénévoles se construit ainsi dans une passerelle entre engagement et travail, entre monde associatif et monde du travail.

Les années 2000 marquent la fin du tabou de la rétribution du militantisme. Cette thèse -polémique à l’époque- a notamment été défendue par le politologue Daniel GAXIE, qui affirme dans un article publié en 1977 que l’engagement n’est jamais totalement gratuit et s’accompagne de formes de rétribution qui peuvent être matérielles ou symboliques (de l’ordre de la reconnaissance, de l’estime de soi, d’un sentiment de cohérence, etc.) . Cette idée est aujourd’hui acceptée voire digérée et appropriée par le monde associatif, qui affirme qu’il est de son devoir de valoriser et faire fructifier l’engagement des bénévoles. Des dispositifs ont ainsi été mis en place, tels que la VAE ou le Passeport Bénévole, qui construisent des passerelles entre les parcours d’engagement et les carrières professionnelles. Cette évolution participe de l’individualisation, de la professionnalisation et de la valorisation de l’engagement.

Plus qu’un constat face auquel les associations doivent réagir, la professionnalisation du bénévolat est une transformation en profondeur qui est alimentée par l’évolution des organisations associatives. La pratique bénévole est ainsi progressivement instrumentalisée dans une optique professionnelle, de façon plus ou moins subtile : pour développer des compétences qui pourront être valorisées sur le marché du travail, tester une vocation professionnelle, réaliser un rêve non satisfait sur le plan professionnel, etc. Dans le contexte actuel de chômage, de désillusion et de souffrance sur le marché du travail salarié, les nouvelles formes de construction de l’engagement bénévole proposées par le monde associatif rencontrent de façon accrue les attentes des individus.

Toutefois, cette promesse de valorisation des compétences prend des formes socialement différentes selon les populations bénévoles. En fonction de leur place sur le marché du travail, la pratique bénévole / volontaire peut se transformer en cumul ou en sacrifice. Le bénévolat de compétences peut ainsi permettre à un cadre d’ajouter du sens à sa carrière, d’élargir son réseau, de mieux vivre son activité au travail et d’être plus épanoui ; cet engagement bénévole va lui apporter un plus par rapport à sa carrière professionnelle et s’inscrit dans une dimension située « au-delà de l’emploi » . Inversement, d’autres populations font une carrière bénévole « invisible », leur engagement bénévole étant de l’ordre du sacrifice et restant « en-deçà de l’emploi » ; à activité et compétences égales, ces personnes privilégieraient un emploi salarié plutôt qu’une activité bénévole.

On retrouve cette dichotomie dans le volontariat civil, devenu le service civique en 2010. Pour les jeunes d’un milieu social aisé, le volontariat est considéré comme une forme de « super-bénévolat » : ils expriment une sensibilité forte pour le monde associatif et l’action humanitaire dans le cadre de leur orientation professionnelle, bénéficient du soutien matériel de leurs parents et considèrent l’indemnité de volontariat comme leur argent de poche. A l’inverse, les jeunes des classes populaires ont été orientés vers le volontariat par une mission locale pour activer leur recherche d’emploi dans le secteur social ou humanitaire, ils considèrent l’indemnité de volontariat comme une « paye » et qualifient leur activité volontaire de « travail ». L’engagement est présent dans les deux cas ; cependant, à l’inverse des jeunes issus de familles aisées, les jeunes de milieu populaire vivent le volontariat comme une forme de « sous-emploi ».

Dans le contexte actuel de reconnaissance des acquis de l’expérience bénévole par les pouvoirs publics et le monde universitaire, la valorisation professionnelle de l’engagement soulève deux enjeux forts pour le monde associatif :

A travers la rhétorique de l’employabilité, le monde associatif ne participe-t-il pas à des formes douces de mise au travail des citoyens ? La valorisation des acquis et la professionnalisation individualisée des bénévoles laissent entendre que les individus sont entrepreneurs d’eux-mêmes et construisent -plus ou moins bien- leur employabilité sur le marché du travail. Quelle est alors la frontière entre soutien actif à la citoyenneté et activation des citoyens ? Selon Martin HIRSCH , un jeune qui a le sens de l’effort préférera faire un service civique plutôt que de passer une année supplémentaire au chômage. Un jeune au chômage qui ne fait pas de service civique n’a-t-il donc pas le sens de l’effort ? Devrait-il être pénalisé et/ou considéré autrement que celui qui fait un service civique et travaille à son employabilité ?

Dans quelle mesure la professionnalisation du bénévolat accompagne-t-elle une contraction de l’emploi public ? Pour les sociologues, la professionnalisation oscille entre deux acceptions : l’acquisition de savoirs et de compétences d’une part ; l’autorégulation, la construction de règles et de statuts d’autre part. L’enquête « Who cleans your park ? » , menée dans les parcs municipaux de la ville de New York, met en lumière la complexité des jeux d’acteurs dans l’exercice d’une mission de service public. On dénombrait 7 000 employés municipaux dans les parcs de la ville de New York en 1975 ; ils ne sont plus que 2 000. Pourtant les parcs sont toujours aussi propres, voire mieux entretenus qu’ils ne l’étaient auparavant dans certains secteurs touristiques de la ville. On peut dès lors s’interroger pour savoir : qui nettoie les parcs ?

Il s’agit pour une part de salariés associatifs en contrat avec la ville, qui font le même travail que les employés municipaux mais bénéficient d’avantages moindres en matière de droit social. Il s’agit d’autre part d’allocataires de l’aide sociale (« workfare »), qui doivent travailler entre 20 et 35 heures par semaine pour toucher leur allocation chômage et qui sont arrivés par milliers dans les parcs de la ville de New York dans les années 1980-1990. Il s’agit également d’armées de bénévoles, qui interviennent dans le cadre du programme municipal « Partenariat pour les parcs » qui vise à repérer, solliciter, mobiliser, engager, soutenir et rationaliser le bénévolat des citoyens de la ville dans les parcs. Enfin, les 2 000 employés municipaux, outre leur activité première d’entretien des parcs, doivent désormais encadrer et organiser le travail de ces nombreux bénévoles et volontaires qui participent au nettoyage des parcs de la ville de New York.

Approche comparative du bénévolat en Europe
par Edith ARCHAMBAULT

L’Europe se définit notamment par rapport à l’Amérique du Nord, qui a indiscutablement le nombre de bénévoles le plus important en valeur absolue . Le rapport à l’Etat est différent en Europe de ce qu’il est aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, l’Etat fédéral n’est pas conçu comme devant gérer des services d’intérêt général ; au contraire, l’idée selon laquelle les citoyens doivent eux-mêmes s’organiser pour assumer des missions de service public reste prédominante .

Mon intervention repose sur les travaux de recherche menés dans le cadre du Programme Johns Hopkins de comparaison internationale du secteur sans but lucratif, qui ont impliqué 13, puis 47 pays. Elle concerne le travail bénévole, plutôt que l’engagement bénévole. En effet, s’il est possible de donner une définition et une délimitation du travail bénévole, il est impossible de le faire pour l’engagement bénévole, sa présence ou son absence et son degré d’intensité n’étant pas mesurables d’un point de vue statistique.

Le modèle anglo-saxon
L’Irlande et la Grande-Bretagne constituent un pont entre l’Europe et les Etats-Unis en matière de bénévolat. Ces deux îles ont une longue pratique historique du bénévolat. La Loi sur les Pauvres, adoptée en 1601 au Royaume-Uni, s’inscrit dans la tradition puritaine selon laquelle le hors-travail ne doit pas être consacré à un loisir passif mais à un loisir au service des autres. Ce principe, qui irrigue le bénévolat dans ces deux pays, est également très présent aux Etats-Unis.

Les associations britanniques sont très professionnalisées : salariés et bénévoles suivent les mêmes cycles de formation. Les grandes écoles et des universités françaises ont d’ailleurs récemment copié ce type d’enseignement. Le bénévolat dans le modèle anglo-saxon présente par ailleurs une moyenne d’âge plus jeune que dans les autres pays européens, car il s’apprend à l’école et fait partie de la socialisation des individus. Enfin, c’est un bénévolat en partie orienté vers les organisations religieuses ou confessionnelles (« faith-based ») , contrastant en cela avec le reste de l’Europe.

Le modèle continental
Ce modèle concerne l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, les Pays-Bas et la Suisse, ainsi que la France malgré certaines spécificités. Le bénévolat est très répandu en Suisse et aux Pays-Bas, plus qu’en Allemagne ou en Belgique ; les données concernant l’Autriche sont quant à elles contradictoires.

Le modèle continental opère une distinction entre le bénévolat « honoraire » et le bénévolat engagé / citoyen / de terrain. Le bénévolat honoraire concerne la présidence et le conseil d’administration des grandes associations qui gèrent l’ensemble du secteur médico-social, voire de l’éducation en Belgique ou aux Pays-Bas. Il s’agit d’un bénévolat souvent aristocratique, notamment dans des pays tels que la Belgique et les Pays-Bas où l’exemple est donné par la famille royale . Ce bénévolat honoraire est fondé sur une pratique régulière engagée et relationnelle, qui n’a guère à voir avec la gestion assurée par les présidents du secteur associatif médico-social en France. Le bénévolat citoyen / de terrain s’exerce quant à lui dans des associations sportives, culturelles ou de loisirs et recouvre des formes d’engagement proches de celles observées dans les associations françaises.

Les associations du modèle continental sont très professionnalisées. Dans ce modèle, le bénévolat est plus un complément qu’un substitut au travail salarié, contrairement au modèle anglo-saxon où le recrutement de bénévoles permet notamment de pallier la réduction des effectifs de la fonction publique.

Le modèle nordique
Le bénévolat dans les pays nordiques concerne un secteur sans but lucratif moins important que dans les modèles anglo-saxon ou continental , notamment car l’Etat assure la quasi-totalité des services dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’action sociale. On observe toutefois depuis une dizaine d’années une mise en retrait des services publics liée à une contraction des financements, qui a contribué à la création de coopératives sociales employant du travail salarié et bénévole pour assumer les missions auparavant assumées par l’Etat. C’est notamment le cas dans le secteur de la petite enfance, où les personnes embauchées par ces nouvelles structures sont pour la plupart d’anciens agents du secteur public.

Malgré l’importance des services publics, le bénévolat des pays nordiques arrive en deuxième position au niveau européen, derrière les Pays-Bas et devant le Royaume-Uni. Il s’exerce essentiellement dans des associations sportives, culturelles et de loisir, qui sont très développées et fonctionnent sans financement public, sur la base de cotisations et grâce à l’engagement bénévole.

Le bénévolat est moins développé dans les pays méditerranéens et d’Europe de l’est, où les associations ont longtemps été réprimées par des régimes dictatoriaux.

Les évolutions du bénévolat en provenance du monde anglo-saxon sont à examiner attentivement, dans la mesure où les évolutions dans le domaine social observées aux Etats-Unis arrivent généralement en France avec cinq ans de retard. L’instrumentalisation du bénévolat par des régimes politiques conservateurs, telle qu’elle est observée aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, risque ainsi de débarquer en France d’ici peu. Le bénévolat doit-il devenir un statut intermédiaire entre le travail décent et l’engagement citoyen ? Ces formes intermédiaires altèrent la compréhension de l’engagement bénévole citoyen, qui est peu mesurable mais qui contribue à la construction d’une Europe démocratique des peuples aujourd’hui défaillante.

DEBAT

Dans un contexte de professionnalisation du secteur associatif, comment les responsables bénévoles (administrateurs et présidents) doivent-ils se professionnaliser pour travailler avec leurs salariés ? Les associations vont-elles se transformer en profondeur pour devenir des sociétés coopératives ou des sociétés anonymes ? Comment répondre aux attentes des bénévoles qui n’ont pas envie ni les moyens de se professionnaliser et qui s’engagent pour d’autres raisons ?

Edith ARCHAMBAULT : La professionnalisation est liée à la montée du niveau éducatif de l’ensemble de la population. Elle est moins problématique pour les générations de l’après-guerre, que pour les précédentes qui avaient un niveau moyen de qualification moins élevé.

Vous avez parlé de « sacrifice » et de « puritanisme » dans vos interventions. L’engagement bénévole dans notre société est-il lié à notre civilisation judéo-chrétienne ?

Edith ARCHAMBAULT : Dans le cadre d’études comparatives sur l’engagement, il ressort que des pays d’influence musulmane ou bouddhiste présentent le même souci des autres que les sociétés judéo-chrétiennes. La notion de sacrifice est conjoncturelle ; il faut pouvoir trouver du plaisir dans son engagement bénévole, et idéalement dans son travail salarié.

Le développement personnel est le moteur de tout engagement bénévole ; les bénévoles héroïques de l’après-guerre étaient eux-mêmes dans une recherche d’épanouissement. L’échec des grandes utopies de l’après-guerre fait que les jeunes sont plus pragmatiques que leurs aînés et cherchent à agir sur leur environnement immédiat. La notion de « zapping » dans l’engagement requiert une grande prudence : le zapping des jeunes bénévoles est notamment lié à leur mobilité académique puis professionnelle et fait partie du processus d’apprentissage des jeunes générations.

L’engagement ne concerne-t-il que les bénévoles ? Comment analysez-vous l’engagement des salariés associatifs ?

Edith ARCHAMBAULT : La relation entre bénévolat et salariat est réversible dans les temps historiques. De nombreuses fonctions aujourd’hui salariées étaient exercées de façon bénévole il y a un siècle . Le bénévolat a ainsi permis de tester de nombreux services relationnels. Les effets de la crise vont-ils engendrer une dynamique inverse ?

Les 18 millions de bénévoles qui composent le mouvement associatif en France ne sont pas régis par un contrat de subordination et n’émargent à aucune condition ou catégorie du travail salarié. L’engagement peut-il se limiter à une approche par le travail ? L’activité associative bénévole, comme le travail domestique, peut-elle se substituer à l’emploi salarié ?

Maud SIMONET : Le monde associatif représente près de deux millions de salariés, soit plus que les effectifs de la fonction publique territoriale , et constitue un secteur de création d’emploi dynamique. Il est toutefois important de s’interroger sur les conditions de travail et les statuts du travail dans le secteur associatif. Il ne s’agit pas de transformer le bénévolat en salariat, ni inversement de substituer le bénévolat au salariat. Le monde associatif est certes un lieu d’engagement mais s’inscrit également dans le monde du travail . Pour analyser et comprendre les transformations de l’engagement dans le secteur associatif, il faut accepter de regarder le secteur associatif comme faisant partie intégrante du monde du travail et mobilisant d’autres formes de travail aux côtés de l’engagement salarié, en particulier le bénévolat et le volontariat. Le monde associatif doit être attentif à ne pas créer de nouvelles formes de précarité et d’exploitation au travail au nom de l’engagement, de la citoyenneté et du militantisme.

Quelles sont les pratiques innovantes en matière d’engagement ?

Antoine COLONNA D’ISTRIA – Pro Bono Lab : Les jeunes générations attendent moins de l’Etat et des institutions que leurs aînés. On observe une crise de l’analyse, voire de la synthèse, liée à la difficulté des jeunes générations de se reconnaître et d’adhérer à des représentations idéologiques jugées réductrices ; l’engagement se vit désormais davantage sur des projets concrets. L’approche innovante de Pro Bono Lab est de valoriser l’intérêt non pécuniaire du bénévole et de le faire fructifier au service de la mission qui lui est confiée. Beaucoup d’innovations en matière d’engagement, qui permettent de fédérer différents acteurs de la société civile et de mobiliser des équipes de bénévoles, sont liées au numérique (par exemple : des applications de gestion de projet en ligne reliées aux réseaux sociaux).

Yoann KASSI-VIVIER – Pro Bono Lab : La Génération Y n’est pas la génération « pourquoi » mais la génération « comment ». Les jeunes qui s’engagent aujourd’hui sont animés par la recherche de solutions pratiques. En matière d’engagement, quelles sont les réponses apportées au manque de temps des personnes qui veulent s’engager, aux ruptures d’engagement au cours de la vie ou à la recherche d’efficience dans le monde associatif ? Nous considérons le bénévolat comme une opportunité pour l’association et pour la personne qui s’engage. Nous cherchons à provoquer le premier pas vers l’engagement, à faire s’engager des jeunes dans des missions courtes sur leur cœur de métier, qui pourront ensuite leur donner envie de s’engager davantage.

Il est important d’analyser les pratiques innovantes dans d’autres pays. C’est l’essence du monde associatif que d’envisager la façon dont les personnes s’engagent ensemble pour surmonter les difficultés du quotidien. Des pratiques -parfois issues du monde de l’entreprise et qui bousculent le bénévolat classique-, telles que le micro-volontariat ou le placement d’administrateurs, sont des portes d’entrée vers une ouverture à l’autre et vers un décloisonnement des mondes. Comment rapprocher le monde professionnel en entreprise du monde associatif qui est encore trop souvent perçu comme un secteur amateur ? Comment lutter contre la perception du bénévolat comme un travail gratuit de moindre qualité ? Comment permettre aux jeunes professionnels de garder -même en pointillé- une activité bénévole et un lien avec le monde associatif ? Le discours associatif peut parfois contrecarrer la volonté de maintenir l’engagement de tous au service de l’intérêt général.

Christophe DANSAC – Université de Toulouse-Le Mirail : Indépendamment de leur statut, les personnes prennent la place qui leur est laissée. Un dirigeant -salarié ou bénévole- qui est très actif laisse généralement peu de place autour de lui ; les bénévoles ne voyant plus l’effet de leur action dans l’organisation ont alors tendance à se retirer de l’action voire de la décision. L’association porte en elle une représentation très hiérarchique de son fonctionnement, organisée autour de la figure du président et du trésorier. Certaines associations de jeunes qui mettent en place des modes de gouvernance alternatifs ont du mal à faire valoir une organisation collégiale, y compris auprès de l’administration préfectorale et des banques lorsqu’elles décident de formaliser leur fonctionnement. Pourtant, c’est dans les modes d’organisation horizontaux, qui fonctionnent en réseau, que nous pouvons trouver des innovations en matière d’engagement et de répartition de la prise de décision.

Quels changements la professionnalisation des bénévoles introduit-elle dans les relations entre bénévoles et salariés ? L’insistance sur l’investissement bénévole des salariés renvoie à une exploitation des salariés.

Le temps de loisir est-il une forme de compensation à un monde du travail en miette ou une manière pour les individus de s’exprimer et de trouver des satisfactions personnelles ? Initié dans les années 1950 , ce débat perdure ; il est toutefois posé d’une autre manière car les conditions économiques ne sont pas les mêmes. L’engagement bénévole est dans la majorité des cas un libre choix, qui va apporter des compensations personnelles voire des satisfactions sur le plan professionnel. Quelles sont les dérives possibles de l’engagement bénévole ? L’engagement bénévole est-il une autre façon pour les individus de trouver des satisfactions personnelles, de s’exprimer et de se cultiver ?

Maud SIMONET : Sans prendre position sur le débat entre engagement citoyen ou travail gratuit, il est important de veiller à ce que l’engagement citoyen des uns ne devienne pas le travail gratuit des autres. Les transformations des acteurs, des politiques publiques et du monde associatif conduisent à la reproduction d’inégalités sociales dans les pratiques de travail bénévole et volontaire. Certains sont dans un engagement au-delà de l’emploi ; tandis que pour d’autres, l’engagement constitue une passerelle vers l’emploi. Les pratiques innovantes concernent-elles tous les publics ? Le monde associatif est traversé par d’importants déterminismes économiques, politiques et sociaux dont il faut tenir compte pour éviter de créer des inégalités dans les formes d’engagement.

Quelles sont les relations entre la professionnalisation et l’engagement ? En quoi la professionnalisation est-elle un frein à l’engagement ?

 La professionnalisation du monde associatif n’est-elle pas liée à la reconnaissance des compétences spécifiques acquises dans ce secteur ? Certains partenariats établis entre les universités et les associations permettent aux étudiants de valoriser leur engagement associatif par l’octroi de crédits ECTS qui viennent compléter leur cursus académique.

Edith ARCHAMBAULT : De nouveaux modèles d’engagement bénévole se développent, qui sont notamment liés à l’essor des réseaux sociaux ou qui reposent sur le bénévolat à distance. Ces nouvelles formes d’engagement reposent sur un modèle qui créera à terme des emplois rémunérés . Salariat et bénévolat doivent, dans les grandes associations, se combiner selon des formes qui peuvent être variées ; les liens de subordination varient selon les structures.

Conclusion
par Jacqueline MENGIN

Autrefois, la distinction entre bénévoles et salariés était claire ; le bénévole était une personne qui avait par ailleurs une activité salariée et des revenus. Aujourd’hui, la situation a changé ; c’est dans un contexte de difficulté d’accès à l’emploi que nous nous intéressons au travail dans les associations. Les nouvelles formes d’engagement vécues par les jeunes générations constituent une innovation sociale qui va progressivement s’étendre à l’ensemble de la société.

Documents joints à cet article
compte rendu 18/04/2013 - PDF - 581.2 ko

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