Associations et renouveau du politique : point de vue des associations

Associations et renouveau du politique : point de vue des associations

séminaire fonda du 1er octobre 2005, in La tribune fonda n° 176 - décembre 2005

Notre époque est marquée par une profonde crise de la politique conventionnelle, mais aussi par un développement de la participation des personnes au sein des associations. Le monde associatif semble défricher de nouveaux espaces d’intervention des citoyens sur la scène publique.
En réunissant un comité d’études et de liaison sur le thème « Associations et renouveau du politique » (Arp), animé par Jean-Pierre Worms et Jacques Remond, qui étudie des pratiques associatives et auditionne des responsables politiques et associatifs, la fonda cherche à analyser le lien entre l’action associative et l’action publique.
Après une série d’enquêtes auprès d’une quinzaine d’associations locales en Ile-de-France, en Rhônes-Alpes et en Midi-Pyrénées, qui a été synthétisée par Isabelle Foucher, la fonda a réuni un premier séminaire sur les rapports entre les pratiques observées et le/la politique. Tenu le 1er octobre 2005, il a réuni cinquante participants dont les débats ont été animés par Jean-Pierre Worms et Roger Sue. La tribune fonda publie ici une synthèse des débats du séminaire.
Une nouvelle étape sera franchie en 2006 par un séminaire entre les personnes impliquées dans les travaux du comité Arp et une trentaine de sénateurs et de députés, le 6 avril à l’Assemblée nationale. La tribune fonda rendra compte des débats.

L’association et LE politique : modalités de l’action publique et rôle de la société civile

Le lieu du politique aujourd’hui selon les acteurs associatifs

Le champ associatif est-il dans le champ du politique ? Les associations ont-elles le sentiment d’un déplacement de l’objet politique, font-elles du politique ? Si oui, quelles différences avec l’action publique portée par la politique traditionnelle ? à ces questions, les acteurs associatifs présents répondent par l’affirmative. Les associations prennent en compte des besoins insatisfaits et organisent des actions collectives pour y répondre.
Pour l’association Robins des villes (Eric Oberson), le départ de la mobilisation se situe dans un mouvement de grève d’étudiants en architecture. Ils sont préoccupés par la question du projet politique en termes d’aménagement de l’espace urbain. Où se situe le pouvoir de décision dans les projets d’aménagement ? Contre les solutions « technico-orientées », Robins des villes souhaite interroger une autre façon de faire et développe des actions éducatives sur le thème du cadre de ville dans des écoles. Les membres de l’association créent des lieux de débat entre habitants afin de discuter des projets d’aménagement.

Dogad Dogoui (Africagora) affirme que le champ du politique n’appartient plus vraiment aux politiques et que les associations y jouent un rôle essentiel.

L’association Partage Faourette est née du mouvement des chômeurs, d’une prise de conscience collective afin d’apporter des solutions à ce problème émergent. Elle organise des débats une fois par semaine : la question est d’élever les préoccupations individuelles à la sphère collective afin d’évoluer. La précarité fait qu’il est difficile pour les individus de se projeter dans la sphère collective.

L’action associative dans le champ social : le politique par l’action de proximité

Ce thème est abordé de manière abondante dans les débats. Le politique semble être réapproprié par les associations à travers leur proximité par rapport au champ social, l’écoute des besoins et les réponses apportées à la demande sociale. On identifie un refus de la distance qui caractérise le fonctionnement de la politique et se traduit par une action proche des réalités de terrain. (Jean-Pierre Worms – fonda)

Pour Jean Clemencey (Lahgglo et Cluq), dans le local, dans le quartier, se constitue un militantisme qui répond aux attentes des gens. C’est sur des questions qui préoccupent les gens que se fonde le militantisme.

De même, Laurent Marty (ethnologue) constate que de nombreuses initiatives citoyennes se construisent dans une réflexion sur l’environnement quotidien des individus : les citoyens sont demandeurs d’intervention sur leur quotidien, sur des enjeux concrets qui les concernent. On constate bien la recherche de nouvelles manières d’intervenir sur la société.

Partage Faourette, afin de répondre aux besoins qui évoluent, a été amenée à diversifier peu à peu ses activités. Pour cela et afin d’être efficace, l’association a effectué un diagnostic territorial pour identifier au mieux les besoins et y répondre.
Pour Georges Gontcharoff (Adels), l’« ancrage dans le corps social » fait la force de l’action associative. Cette dimension est capitale quand on sait qu’un parti politique comme le Front national gagne des votes par l’action de proximité, le porte-à-porte, l’intervention dans la quotidienneté des problèmes des gens.

Transversalité et défrichage de nouveaux domaines d’action

La réponse aux besoins sociaux engendre des évolutions dans les domaines d’action, qui suivent l’évolution de la demande sociale elle-même. Il semble ainsi que le découpage du champ politique par les institutions soit remis en cause : la proximité de l’action engendre sa transversalité et situe l’action associative en rupture avec les découpages sectoriels et verticaux. (Jean-Pierre Worms – fonda)

De plus, on peut s’interroger sur le champ de la désobéissance civile, dans lequel agissent certaines associations (par exemple : l’Ivg, actuellement les Ogm…). Elles portent alors dans l’espace public des thématiques qui ne sont pas encore prises en compte par les autorités politiques. Le monde associatif, par sa proximité de la sphère sociale, élabore des questionnements nouveaux en direction de la sphère politique, qui participent à l’élaboration de l’agenda et à l’élargissement de l’action publique pour une meilleure efficacité. (Michel Adam – fonda)

Georges Gontcharoff (Adels) s’interroge sur la place des associations dans la production d’un intellectuel collectif. En effet, par leurs actions et leurs compétences, elles ont la capacité de poser les questions qui doivent être présentes sur la scène politique, elles identifient les enjeux à débattre. Elles peuvent donc participer à enrichir le débat public.

L’action en réseau, l’ouverture

Les thèmes du partenariat et de l’action en réseau sont des dimensions importantes de l’action associative. Devant le risque de l’isolement des associations, comment se construit localement un réseau, quelles sont les difficultés rencontrées ? Qu’apporte l’action en réseau aux associations ?

Jean Clemencey (Lahgglo et Cluq) insiste sur la nécessité du partenariat entre associations.

De même, Jean Bellanger (Aefti) affirme qu’il est important que les actions ne soient pas isolées : la rencontre et l’échange permettent d’élargir le champ et l’efficacité de l’action. Oussmane Cisse explique également que le partenariat de son association bordelaise avec le réseau Africagora a changé sa situation, en donnant une dimension plus importante à son action. Il faut répandre ces démarches pour faire tomber les barrières et mutualiser les compétences.

Cependant, des difficultés sont rencontrées dans ce domaine. Pour le partenariat entre associations sur une agglomération, il faut que les associations perçoivent l’intérêt à s’unir avec d’autres alors que chacune a ses particularités, en raison de la spécificité du territoire sur lequel elles agissent. Les différences entre associations peuvent ainsi être un obstacle pour mettre en avant les intérêts de chacune à s’associer avec d’autres dans une action commune. (Jean Bellanger – Aefti)

Le manque de temps est également un obstacle au partenariat : ces actions demandent un investissement très important et ne sont donc pas évidentes à susciter entre les associations. (Céline Soupene – Partage Faourette)

Un autre aspect : le partenariat est souvent une affaire de rencontres et de personnes, suivant l’intérêt que chacun porte à de telles démarches (Jean Bellanger).
Egalement pour Eric Oberson (Robins des villes), l’interassociatif est une histoire de rencontres de personnes et d’idées.

Hervé Chaygneaud-Dupuy (Ateliers de la citoyenneté) évoque un aspect rarement présent dans les discussions. à ses yeux, l’association doit également avoir une fenêtre ouverte sur le monde du travail, sur l’entreprise, afin de se construire comme interlocuteur efficace des politiques.

Le fonctionnement associatif

Le fonctionnement des associations repose sur une démocratie d’implication, où les individus sont des membres de droit des décisions et du fonctionnement collectif. Alors que le fonctionnement des partis est caractérisé par une frontière perméable entre intérieur et extérieur, les associations ont des frontières beaucoup plus floues. La perméabilité des associations constitue leur dynamique. (Jean-Pierre Worms – fonda)

À ce propos, la place de chacun des intervenants associatifs est évoquée, notamment celle des salariés. Quelles sont les interactions, les jeux de pouvoir internes aux associations entre salariés, militants et bénévoles ? Dans la démocratie interne de l’association, comment sont considérés les salariés ? (Michel Adam – fonda)

Partage Faourette développe la notion de citoyenneté professionnelle : la plupart des salariés étant au départ des militants, ils mettent en valeur la nécessité de ne pas restreindre leur action au salariat, mais de continuer à être militant en donnant de son temps extraprofessionnel au service du projet associatif.

Dans des associations du réseau Aefti, toutes les composantes de l’association sont représentées au conseil d’administration (stagiaires, militants, salariés) : l’assemblée débat de questions de société avec tous ces intervenants pour mutualiser les idées et les compétences.

La question de la représentation des autres se pose donc au sein des associations : elles doivent trouver de nouveaux modes de représentation loin de la représentation institutionnelle, éloignée des personnes représentées. (Pierre Leconte – Centre social BelleVille)

Le thème de la « déprésidentialisation » est également évoqué : n’est-il pas possible de faire en sorte que les responsabilités soient partagées pour éviter toute personnalisation de l’action associative ? (Michel Adam – fonda)

Yvonne Dartus (fonda) remarque qu’aujourd’hui la verticalité est toujours présente, mais on constate également la volonté de travailler autrement, de chercher d’autres modes d’organisation et de rapport à l’autre au sein de l’association.

Développer une culture de l’évaluation est indispensable, avec la co-construction de critères pertinents et la conception de cette pratique comme un processus avant tout. Elle peut permettre de changer les relations avec les interlocuteurs politiques des associations (Christian Peltier – fonda Ouest).

Michel Adam (fonda) insiste sur l’importance des critères qualitatifs qui permettent bien mieux d’évaluer les actions associatives que la production de données chiffrées.
Jean-Pierre Worms (fonda) évoque à ce sujet la méthodologie associative, le temps passé, l’aspect qualitatif de l’action, qui sont à prendre en compte.

Pour Philippe Jessu (fonda), les entretiens avec les associations locales montrent que ces associations posent nettement le problème de la manière de procéder pour que les citoyens s’impliquent davantage dans la vie collective. Ce qui est frappant dans l’échantillon, ce ne sont pas les points communs mais les différences, et il serait intéressant de faire ressortir ces différences et de les analyser. En effet, à partir du constat que l’action associative constitue un renouveau du politique, chacune a sa manière de considérer le positionnement vis-à-vis de la politique qui en découle. Ces constats nous invitent à questionner les notions de pouvoir et de représentation politique.

Quelle place doivent alors avoir les associations dans leurs interactions avec le politique, dans les décisions et le fonctionnement du politique ? Quelles opportunités réelles ont les associations pour se faire entendre auprès des politiques ? (Oussmane Cisse – Africagora)

Le rôle de l’association est-il de répondre à la commande sociale (action sur le politique) ou bien se doit-elle d’agir afin de faire évoluer cette commande sociale (action sur la politique) ? (Céline Soupene – Partage Faourette)

La relation aux institutions, aux organisations et aux élus politiques

La notion d’instrumentalisation est très présente dans les propos des acteurs associatifs. Tayeb Cherfi (Takticollectif) explique que l’action associative est « à la merci du pouvoir ». La crainte de la récupération de l’action associative par les partis politiques est également évoquée.

Dans sa relation au politique, l’association est amenée à être méfiante. Lorsque Robins des villes présente un projet aux politiques, ses membres essaient d’être les plus transparents possible afin d’éviter tout remaniement ou toute réorientation de l’action qu’ils souhaitent mener.

Des questionnements sur l’attribution des subventions se posent : comment l’action associative peut-elle être appuyée par l’octroi de subventions ? Les subventions de fonctionnement assurent davantage de stabilité, avec le risque d’orientation de l’action associative par ceux qui les attribuent. Le risque est le même pour les subventions par projets, mais elles permettent davantage la reconnaissance de ce que portent les associations, leur approche spécifique des phénomènes sociaux, leurs projets.
Ainsi, Robins des villes n’accepte que des subventions par projets, de même que Takticollectif. Mais la subvention de fonctionnement est recherchée par d’autres en ce qu’elle permet l’action à plus long terme.

Pour Joseph Haeringer (fonda), le problème est de rendre durable à long terme l’action publique menée par les associations, afin d’exister réellement dans l’espace public.
La position de la majorité des grandes associations, selon Georges Gontcharoff (Adels), est de dire « mon association ne fait pas de politique » afin de continuer à toucher les subventions au-delà des alternances politiques. La neutralité est proclamée pour demeurer extérieurs aux fluctuations du pouvoir politique.

Le thème de l’autonomie financière montre un changement dans le rapport au politique des associations qui ne veulent plus dépendre du bon vouloir des politiques, selon Philippe Jessu (fonda).

D’ailleurs, selon Eric Oberson (Robins des villes), la subvention est parfaitement adaptée à certains types d’associations, mais pas à la sienne qui est amenée à réfléchir à de nouveaux processus de décision. Son rôle est de montrer les apports des associations au politique, les choses différentes que l’association peut apporter à la société.
Lorsque les membres de Robins des villes s’adressent aux politiques, ils constatent que « d’un côté comme de l’autre il y a des gens intelligents » et, qu’en général, l’association a été bien reçue par les hommes politiques des deux bords.
Ainsi, les associations souhaitent s’adresser à des hommes politiques, avoir des interlocuteurs afin de discuter de leurs projets et de thèmes d’action en général, sans être soumises aux aléas de la politique « politicienne ». Pour Michel Adam (fonda), l’association est dans un champ différent du politique et elle ne perd en rien à entretenir des relations avec des hommes politiques d’options et de partis différents, pour être aidée à porter ses projets.

Sur le terrain, il y deux types d’associations : les sectorielles et les territoriales. Ces dernières sont généralistes sur le territoire donné, et elles peuvent avoir la prétention de discuter avec les politiques de la vie de quartier dans son ensemble. (Georges Gontcharoff – Adels)

Une autre forme de relations entre associations et pouvoir politique est la délégation de missions de service public. Comment conserver la spécificité de l’action associative lorsque les associations mettent en œuvre le projet politique dans une logique de sous-traitance des politiques publiques ? Enfin, des questions sur les liens entre associations et partis politiques sont posées : une conception « léniniste » de la relation entre associations et partis (parti politique entouré d’un conglomérat d’associations « amies ») est-elle toujours d’actualité ? (Georges Gontcharoff – Adels)

À ce sujet, la démarche des Aefti est partie des politiques : les partis et les syndicats ont réagi au manque de formation, à l’exclusion de la formation de certaines populations. Mais aujourd’hui, leur démarche est inverse : il s’agit de retrouver de l’indépendance par rapport au politique. Ce sont les associations qui s’adressent aux politiques, pour les interpeller. Le développement associatif se fait quand le politique est faible, quand un projet n’est pas mené par le politique (par exemple, une maison de la culture). Mais, quand le projet a émergé, « le politique prend son autonomie », « la vie associative ne continue pas ».

Le positionnement des associations par rapport à la politique

Comment l’intelligence acquise sur le terrain par l’action associative peut-elle être portée collectivement ? Quelles sont les conditions pour la constitution d’un véritable acteur, interlocuteur du politique ? Comment intervenir dans le champ politique, quel positionnement adopter ? Comment l’action associative est-elle reconnue ? Dans les propos des associations, on relève des éléments qui indiquent la recherche d’une autre manière de faire la politique, un autre rapport entre les gens, le passage entre une verticalité et une horizontalité. Quand les individus se sentent dans cette capacité, que se passe-t-il, faut-il garder la dynamique associative ou bien faut-il aller vers l’institution pour aller jusqu’au bout ? (Roger Sue et Jean-Pierre Worms – fonda)

Quelle stratégie une association peut-elle adopter dès lors qu’elle dit porter un projet politique ? Les relations avec le politique sont forcément complexes, d’autant plus que l’association est dépendante des financements. Mais, à quel moment, les associations décident-elles des stratégies à adopter pour porter leurs idées, décident-elles de tel positionnement par rapport à la sphère politique ? (Yvonne Dartus – fonda)

La vie associative, par son militantisme, est-elle toujours une pépinière de militants politiques ? (Georges Gontcharoff – Adels)

Face à ces questionnements, deux prises de position différentes apparaissent : pour certains, l’action citoyenne se doit d’aller jusqu’au bout et de porter ses projets au sein de la sphère politique ; pour d’autres, l’association doit rester dans son champ d’action et ne pas faire de la politique, tout en étant en lien avec les protagonistes de la politique.

Quand la vie associative engendre l’action politique

Lors des dernières élections municipales, l’Adels a mené un inventaire des « listes citoyennes » engagées et en a dénombré environ 150, au sein desquelles beaucoup de militants associatifs ont fait campagne : quel est le cheminement des acteurs, qui les pousse à identifier des manques dans l’offre politique et à créer des « listes citoyennes » ? (Georges Gontcharoff) Quelles différences apparaissent entre ces listes et leurs projets, et ceux des listes politiques de droite et de gauche ?

Au départ, l’association Takticollectif est à vocation culturelle, elle a pour origine une structure d’accompagnement social. Mais l’association, dans son fonctionnement, est « à la merci du pouvoir », tenue par les financements publics. Dans un premier temps, l’envie est d’arrêter de dépendre des financements publics pour le fonctionnement et d’être seulement aidé pour des projets bien précis. Puis, pour porter des projets indépendants, l’association décide la sortie d’un disque avec le groupe Zebda, « motivé-e-es », dont les retombées financières permettent de porter un message contestataire en toute liberté. L’ironie de l’histoire est que l’association n’a jamais eu autant de financements publics que depuis la notoriété conférée par le disque, alors que l’opposition à la mairie était dès lors de manière frontale. L’association a ressenti la nécessité de s’opposer aux politiques. Un différend avec la mairie a incité à composer une liste électorale pour battre le maire de Toulouse. Cette liste, « Les motivé-e-es », a été créditée au départ de 7 % des intentions de vote et a obtenu 13 % des votes. L’idée est qu’il faut aller au bout de l’engagement, aller sur le terrain politique pour se faire entendre. Aujourd’hui, avec son indépendance, l’association n’a aucune hésitation pour critiquer l’action des hommes politiques de tous bords. « L’action citoyenne, pour aller au bout, doit aller au politique avec ses propres valeurs et son fonctionnement (…) La force, c’est la légitimité populaire ». Tayeb Cherfi revient sur la notion de dynamisme associatif et prend pour exemple la ville de Toulouse où, pour les associations, c’est le « casse-gueule généralisé ». De très nombreuses associations sont en danger. La question posée est celle de la représentation, de la citoyenneté : quels moyens d’expression pour les citoyens dans les espaces publics ? Quelle alternative a-t-on pour pouvoir être entendu ? Quand le citoyen sera-t-il entendu ? Il faut se poser des questions sur le peu d’implication des gens dans les partis et dans les associations. La seule scène pour se faire entendre, c’est la scène politique.

Le phénomène actuel semble être que beaucoup de gens viennent dans les associations pour faire bouger les choses, car les partis ne leur correspondent pas. Elles veulent faire bouger la société par une action dans les quartiers, dans la proximité. Elles ont donc une parole politique à exprimer, un ras-le-bol d’être manipulées, d’être instrumentalisées, une envie d’exprimer la vision du politique qu’elles défendent (Pierre Leconte – Centre social BelleVille). Cet aspect explique que certaines décident d’agir directement sur la politique.

Dogad Dogoui (Africagora) s’interroge sur la suite donnée aux initiatives parallèles : quelle continuité peuvent-elles avoir ? En effet, le champ de la représentation politique est ouvert seulement à une partie des partis politiques, étant donné le mode de financement des campagnes électorales. Dès lors, comment faire pour participer aux débats politiques et intervenir sans moyens financiers ?

Faut-il s’introduire dans les institutions ? Selon Jean-Pierre Duport (fonda), il y a des différences de générations dans l’engagement politique : pour certaines associations, il y a eu intégration dans le politique et cela a pu être vécu comme un échec ; aujourd’hui, il y a un refus de se laisser instrumentaliser ou transformer. Le politique n’ayant pas évolué, les associations ont pris conscience qu’elles ne peuvent plus agir et qu’elles doivent s’intégrer « par la force ».

Cependant, cette démarche de pénétration de la politique comporte des obstacles. Oussmane Cisse (Africagora) rapporte son implication personnelle en politique : la création d’une liste aux élections européennes, « France diversité ». On croit longtemps dans les partis, mais on finit par en être déçu et on décide de créer une liste. Dans cette démarche, il s’est heurté à de nombreuses barrières financières et juridiques qui empêchent l’accès à la sphère politique pour ceux qui le souhaitent. Comment, malgré tout, se faire entendre lorsque l’on n’a pas les moyens financiers des partis politiques ? Quelles sont les opportunités réelles offertes aux citoyens pour porter un message, un projet de société, sur la scène politique ?

L’association doit se limiter à son action sur le politique et à sa fonction de lobbying

D’autres témoignages invitent à limiter le rôle de l’association au lobbying et à rester dans son champ d’action, tout en étant en lien avec la politique pour trouver des interlocuteurs.

Le but de l’association Robins des villes est de peser sur les décisions du politique, sur les thèmes qu’il aborde, mais pas en fonction d’une appartenance quelconque. Les associations sont demandeuses d’intervention sur le politique, mais surtout pas d’être incluses dans la politique. La réaction de l’association par rapport aux partis est d’ailleurs le refus de l’encartage. L’envie est de questionner le fait politique en lui-même : le fonctionnement du politique avec les partis ne répond pas aux attentes. Il faut s’adresser à des gens qui ont le pouvoir mais pas aux partis. Avant, on pensait pouvoir changer les choses en entrant en politique, mais la désillusion actuelle est telle qu’on agit en rétablissant la balance du pouvoir, en agissant comme contre-pouvoir.

De même, pour Jean Bellanger (Aefti), les associations ont leur mot à dire sur l’organisation de la cité puisqu’elles travaillent avec des municipalités. Mais, leurs prises de position se font sur des phénomènes de société et non pas sur des courants politiques.

Pour Mustapha Saadi et Lahcene Messahli (Berbères de France), l’association doit se donner des limites. Elle est un lieu de débats et d’échanges mais, pour passer à la politique, il faut un projet global. Les partis ont pour fonction de conquérir le pouvoir pour l’exercer et mettre en œuvre un projet global. Pour passer au politique, l’association doit avoir davantage de compétences et il ne faut pas mélanger les genres. Si des associatifs veulent participer à la gestion de la société, ils doivent agir dans la sphère politique et non pas dans l’associatif car ce n’est pas son rôle. Il faut faire en sorte que les associations soient en contact avec la politique pour faire passer des idées : par exemple, celle qu’il est légitime dans un régime démocratique de parler des particularités culturelles. Le rôle de l’association est donc celui d’un groupe de pression. L’association doit être modeste, se limiter à cela et ne pas entrer en tant que telle dans la politique. Elle doit simplement avoir des relais dans le monde politique et construire un rapport de forces avec les partis.

Patrick Boulte (fonda) considère également que le monde associatif doit avoir une certaine modestie car il n’est pas englobant, il ne couvre pas la totalité de la réalité sociale. Mais, dans les champs où il est seul acteur, il doit être plus présent. La parole associative doit être autonome pour se constituer comme un acteur collectif.

Participation, représentation, pouvoir et légitimité dans notre démocratie : quelle place pour les associations ?

Associations et projets de société

Pour Jean-Pierre Duport (fonda), les associations portent des projets politiques dans leurs domaines de compétence, quels que soient les gouvernements. Les associations ne font pas de politique puisqu’elles restent dans leur champ de compétence. Elles portent des projets englobants qui ne peuvent pas se résumer à des alternances politiques. Ce qui est nouveau, c’est que des associations jusqu’alors limitées à des territoires et des actions, portent des projets de société.
Georges Gontcharoff (Adels) observe deux types d’associations : les sectorielles et les territoriales. Ces dernières sont généralistes sur un territoire donné. Elles peuvent donc avoir la prétention de discuter avec les politiques de la vie de quartier dans son ensemble. Le collectif d’associations « Votez Y » opte pour cette démarche : il s’agit de réfléchir aux questions de société qui devront être débattues majoritairement lors de la prochaine campagne présidentielle. Les associations locales observées par la fonda abordent les questions de société en mettant de côté la cuisine politique « politicienne » : l’événement que constitue la prochaine élection présidentielle doit être envisagé d’abord en débattant du fond, des grands problèmes de notre société, avant de se questionner sur le choix des candidats.

La légitimité plurielle et la co-construction de l’intérêt général

Pour Michel Adam (fonda), une partie du monde associatif est sur un nouveau paradigme du bien commun. Il y avait l’hypothèse libérale et l’hypothèse social-étatiste, mais les associations conçoivent le bien commun comme une coproduction entre l’état et tous les acteurs de la société civile. La légitimité est plurielle. Les élus ont un rôle d’animation du débat social, la société civile a une dynamique qui doit rencontrer celle de l’état. On est peut-être en train de préparer un affrontement politique autour de paradigmes différents. L’individuation engendre le fait que le citoyen ne souhaite pas seulement être consulté une fois tous les six ans, mais avoir un rôle plus important. Dans les grands projets, il y a la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage, il faudrait introduire une troisième notion : la maîtrise d’usage des projets, sur laquelle les associations et les habitants ont leur mot à dire. Par exemple, en consultant la population afin de savoir ce qu’elle attend de tel ou tel projet, car ce sont les gens qui sont les plus à même de dire ce qu’ils pensent être bon pour leur quartier. C’est dans cette complexité que les décisions et l’action publique seront plus efficaces, dans une gouvernance triangulaire. Le partenariat s’apprend, s’évalue et se perfectionne.

Pour Eric Oberson (Robins des villes), le sentiment d’une insatisfaction par rapport au mode d’exercice du pouvoir se traduit par la recherche d’une autre manière d’exercer la démocratie.

Dans le même esprit, pour Jean-Pierre Worms (fonda), si l’association doit faire preuve de modestie, l’état le doit aussi. Et l’état doit remettre en cause le monopole de l’intérêt général qu’il s’attribue. Le monde associatif a également une fonction de synthèse des intérêts, il a des compétences pour intervenir sur l’arbitrage des décisions politiques.

Pour Serge Depaquit (Adels), le monde change et devient plus complexe. Aujourd’hui, construire une décision ne se fait plus de la même manière. La société civile a une place à prendre dans la décision. On doit se situer dans un système de partage de la décision et du pouvoir. La société civile est culturelle et a le statut d’un troisième acteur dans la gestion de la société, aux côtés de l’état et du marché. Il est question de la qualité de la construction des décisions politiques pour une efficacité meilleure de l’action publique. Cela demande un changement de paradigme. La crise de la représentation politique signifie que le monde ne voit plus comment agir sur son propre devenir. Il faut réfléchir à cela et construire un nouveau mode de relation entre société civile et politique. L’identité associative se construit dans l’indépendance. Il s’agit également de la transparence dans l’utilisation de l’argent public, qui est le point le plus obscur de la démocratie : les subventions ne sont pas l’argent de l’élu mais de l’argent public, qui doit servir à la société.

Cependant, Arlette Heymann-Doat (fonda) met en garde contre le risque d’adopter les défauts de la politique telle qu’elle est perçue : les associations ne peuvent prendre le relais des partis politiques avec une prétention universaliste.

Mais, comment articuler l’intervention de la puissance publique sur les territoires avec le réapprentissage du politique qu’effectuent les associations localement ? (Jean-Pierre Worms – fonda)

La représentation

Pour Jacqueline Mengin (fonda), se pose aujourd’hui le problème de la représentation des catégories sociales les plus faibles. Pendant longtemps en France, le Parti communiste a rempli cette fonction en faveur des ouvriers. Mais actuellement, aucun parti ne le fait. Il ne reste que les associations qui seraient susceptibles de le faire. D’où le rôle déterminant de l’éducation populaire à travers ses pratiques, ses relations avec les bénéficiaires. Les partis politiques ne parviennent plus à représenter l’ensemble des intérêts présents dans la sphère sociale. Donc, on peut s’interroger sur l’articulation entre les mouvements associatifs qui tentent de reconstituer la société et l’actuelle représentation politique dans la société. La question de la représentation des autres se pose dans le champ associatif, l’association doit trouver un mode de représentation politique particulier et éloigné de la représentation institutionnelle. L’éclosion d’initiatives citoyennes appelle de nouveaux modes de fonctionnement, de représentation politique.

La participation

Comment renouveler la démocratie quand on connaît l’ampleur du désinvestissement des citoyens dans l’espace public ? Pour Roger Sue (fonda), un vrai problème est que beaucoup de gens ne participent pas à la vie associative et aux instances de consultation mises en place.

Sur cet aspect, Céline Soupene (Partage Faourette) resitue le débat sur les préoccupations des citoyens qui vivent la précarité, le chômage. Dans leur rapport à l’espace public et aux institutions, la mairie est déjà lointaine, le conseil général et le conseil régional encore davantage. Les préoccupations des citoyens ne s’orientent pas vers la participation politique lorsque les préoccupations matérielles sont trop pesantes.
Jean Clemencey (Lahgglo et Cluq) et Yvonne Dartus (fonda) évoquent également le creusement des inégalités qui constituent un frein à la participation et une menace pour notre démocratie. L’éducation a un rôle déterminant sur cette question.

Sur la question de la participation, il y a des degrés différents selon la nature de l’instance de participation. Les participants réguliers ne sont jamais plus de 3 à 5 % de la population selon Georges Gontcharoff (Adels). De plus, ce sont surtout les classes moyennes, les retraités et les diplômés qui participent. Autre problème : alors que l’offre de participation augmente ces dernières années, l’offre de pédagogie de participation est en panne, ainsi la participation ne se développe pas et n’est pas efficace. Il faut accroître « l’appétit de participation », accroître la culture de l’éducation à la citoyenneté, c’est une responsabilité majeure à l’heure actuelle.

Pour Pascal Vin (fonda), il faut être capable de prendre des risques pour faire de la participation active. Mais beaucoup de gens n’en ont pas les motivations, la disponibilité et les capacités. Il faut aussi savoir identifier, analyser et exprimer les grands problèmes de la société d’aujourd’hui, anticiper ceux de demain, avoir une vision pour amener ses concitoyens à se projeter.

En conclusion provisoire

On constate une redéfinition du processus démocratique en cours où la politique, l’élection et la décision politique ne sont que des éléments parmi d’autres. Les associations ont un rôle à jouer dans l’ensemble de ce processus, en différents domaines :

– l’éducation citoyenne,

– l’information,

– la co-construction de l’intérêt général,

– la délibération collective et pédagogique,

– l’articulation au politique.

Il s’agit donc de se questionner sur le rôle des associations dans le renouveau du processus démocratique dans sa globalité. (Roger Sue – fonda)

Ce qui fait la richesse de l’action associative se trouve dans la proximité, dans les apports personnels des individus. Le lien collectif y est fort. Or, comment conserver ce lien collectif quand la taille du groupe augmente ? Par la représentation, la politique a la légitimité sur un grand territoire, mais quelle est la légitimité des associations sur des territoires plus grands ? Le rapport au temps et à l’espace est différent entre les associations et le politique. (Jean-Pierre Worms – fonda)

Dans la dynamique associative, le rapport de personne à personne est un moteur considérable. Comment nourrir le fonctionnement institutionnel avec la richesse des engagements personnels ?

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