Associations de proximité

Associations de proximité

Pourquoi ? Comment ? Pour quoi faire ? par le groupe Fonda Ile-de-France, mars 2006, in La tribune fonda n° 177 - février 2006

Un groupe d’associations de quartier de Paris s’est réuni régulièrement, depuis 1999, pour trouver les moyens de valoriser leur action de proximité. La fonda a accompagné puis intégré ce petit groupe dans une réflexion sur la spécificité des actions des associations de proximité, en souhaitant élargir cette problématique à d’autres associations franciliennes.
C’est ainsi qu’un séminaire a regroupé, le 11 décembre 2004, une quarantaine d’associations. Tenu à la Maison des associations dans le 18e arrondissement de Paris, il a permis d’approfondir un certain nombre de constats et d’interrogations au sujet de ces associations et de leur fonction dans les quartiers. Depuis, le groupe fonda Ile-de-France a poursuivi sa réflexion, notamment sous l’angle de l’évaluation de l’utilité sociale des actions de proximité.
La tribune fonda fait état de ce travail, alors que l’actualité attire l’attention sur l’importance des réseaux associatifs dans la vie des banlieues et de leurs quartiers.

Si la nature, le projet et les conditions d’émergence des associations de proximité sont très différents, il y a toujours, au départ, le désir d’un groupe de personnes de mener un projet collectif, d’être acteurs de leur environnement et de tisser des liens entre les personnes, entre les cultures et avec les partenaires institutionnels, avec l’objectif de valoriser l’image et l’identité du territoire.

Les associations de proximité, quelles que soient leur histoire, leur implantation, leur forme et leurs modalités d’action, se distinguent par une double capacité à :

– créer des passerelles et tisser des liens de solidarité entre des personnes, des groupes et des communautés du quartier, relevant d’univers sociaux, économiques et culturels différents ;

– prendre appui sur ces solidarités de proximité et un sentiment d’appartenance commune au quartier, pour les ouvrir sur l’environnement et les in-scrire dans l’espace institutionnel et politique de la ville dont ils font partie.

Convaincu de l’importance de l’apport des associations de proximité à la cohésion sociale, à l’éducation, au développement culturel, à l’insertion dans l’emploi, au mieux-être économique et à la participation civique et politique des habitants d’un quartier, le groupe fonda Ile-de-France a souhaité en explorer les conditions et modalités particulières d’exercice. Invitant des responsables d’associations locales engagés à des titres divers dans une telle démarche à s’exprimer sur la question, il leur a permis de confronter leurs pratiques et de débattre entre eux de trois des principaux problèmes qu’ils ont à résoudre au quotidien : les conditions d’émergence et de durée d’une action de proximité, la confrontation avec la réalité sociale du quartier et les liens avec l’environnement du quartier.

Les conditions d’émergence et de durée d’une action de proximité

La mobilisation des habitants au sein d’une association de proximité ne se fait qu’exceptionnellement sur des enjeux globaux. Elle part le plus souvent de la prise de conscience d’un manque particulier à combler ou de l’obligation de répondre en urgence à une difficulté concrète précise. Il en est ainsi de ce réseau local de quatre associations parisiennes, né de réunions organisées par la Direction régionale du travail (Drtefp) sur les conditions de pérennisation des emplois-jeunes, qui ont souhaité continuer de se rencontrer et d’échanger. Leur principal point commun est de mener des actions de développement local : fragiles, elles mènent des actions de proximité sur des territoires en mouvance et ont une démarche qui peut être qualifiée de développement local, social, culturel et économique.

De la protestation « contre » à une action « pour »

La mobilisation répond généralement, au départ, à une provocation ou à un manque très ciblé. Ce n’est qu’en passant d’une attitude « contre » à une recherche de proposition et d’action « pour » qu’une action s’inscrit dans la durée, qu’il se crée ou non une association. Mais, c’est à ce moment-là aussi que la capacité de mobiliser des habitants devient plus difficile et qu’il importe de conserver, voire de renouveler, la dynamique combative d’origine : s’appuyer sur le potentiel des habitants et les ressources du territoire, ouvrir à tous les habitants concernés un accès à l’exercice durable de responsabilités, ce n’est pas oublier que le bénévolat requiert une disponibilité en temps et en revenu très inégalement répartie.

Ensuite, pour durer, il n’est pas rare que l’association créée se professionnalise. Et devenir employeur, cela constitue une mutation fondamentale : embaucher, rechercher des compétences, demander un investissement à des salariés aux rémunérations peu élevées, trouver des financements… Cette responsabilité d’employeur est à assumer, tout en restant dans un fonctionnement et un esprit associatif. Le changement est important et il entraîne fréquemment le départ de bénévoles, remplacés ou non par d’autres. à cet égard, les associations de proximité ont avant tout en commun une grande endurance et une grande fragilité.

Les stratégies pour inscrire, dans la durée, la capacité de mobilisation et d’action d’une association de proximité sont multiples. Mais on retrouve, à chaque fois, certains éléments :
– l’adaptation souple à un contexte local en constante évolution ;
– l’écoute attentive des nouvelles demandes des habitants ;
– la capacité de construire avec les habitants des éléments de réponse et des propositions alternatives qui respectent la diversité des propositions en présence ;
– l’inscription de l’association dans des réseaux locaux qui élargissent son assise sociale et accroissent sa visibilité et sa légitimité.

Il existe une tension forte entre le projet à long terme et le besoin d’une visibilité immédiate de l’action vis-à-vis de la population comme des institutions. Cette tension est dynamique. Les difficultés de la tâche viendraient d’une autre tension entre, d’une part, l’exigence de souplesse et de plasticité de la structure et de son fonctionnement pour coller de plus près aux réalités mouvantes du quartier et, d’autre part, la nécessité d’expliciter et de formaliser son positionnement sur la scène locale pour y accroître son influence et son efficacité.

Le double problème de la représentativité et de la lisibilité

De leur expérience concrète, les responsables d’associations dégagent des constats et des recommandations pragmatiques quant à la naissance et au suivi d’une action de proximité. Ainsi, pour passer d’une mobilisation « contre » et construire une action collective avec de possibles alternatives, il est nécessaire de prendre le temps de s’écouter longuement afin de trouver des convergences d’intérêts pas toujours évidentes. Telle association évoque les divergences dont il a fallu prendre conscience et qu’il a fallu dépasser pour participer à la gestion d’un lieu. Parce qu’il y a une inévitable déperdition de membres lorsque l’on passe d’une mobilisation « contre » à une proposition d’action et à une situation où les intérêts ne convergent plus forcément, il faut revérifier très régulièrement la convergence d’intérêts des membres : à chaque réunion, il n’est pas inutile de poser la question du pourquoi l’on est là, afin que chacun sache à tout moment où l’on en est et où l’on va, afin que chacun éprouve la légitimité de poursuivre l’action et soit en phase avec son évolution.

Lorsque l’action collective passe à une phase opérationnelle, la question de la représentativité se pose de façon différente : en effet, à un moment donné, représenter la diversité du quartier s’impose. Il faut alors être fidèle à ce que les gens ont déclaré et exprimé. Un travail entre associations est un des moyens d’élargir l’assise de l’action. Se pose également un problème de double lisibilité par les habitants et par les institutions, deux sphères indépendantes qui ne parlent pas toujours la même langue. Les habitants et leurs associations se doivent de présenter un même projet ou une même action de manière différente, suivant le partenaire institutionnel auquel ils s’adressent, éclairant une dimension particulière du projet avec le bon projecteur pour que le partenaire y trouve son compte et accepte de contribuer financièrement. Est-ce « vendre son âme » que de présenter ainsi les projets aux financeurs afin de répondre à leurs attentes institutionnelles respectives, alors que l’essentiel est de mener l’action ?

Comment mieux mesurer la plus-value sociale des actions menées ? Si elles sont financées, c’est parce qu’il y a reconnaissance de leur inscription dans le champ de l’économie, mais aussi de leur qualité et de leur utilité sociale. Comment l’évaluer ? Si l’on sait décompter combien de personnes sont concernées par une action, comment évaluer ce qui se joue de manière plus qualitative et à long terme, notamment au niveau des liens sociaux et du vivre ensemble ? Il n’est pas toujours facile de convaincre les institutions que l’action est de qualité sans être entièrement quantifiable.

Questions mises en débat

Il ressort de l’expérience des acteurs de terrain réunis autour de la fonda Ile-de-France que les conditions de l’émergence d’une action de proximité et l’inscription de la mobilisation des habitants dans un fonctionnement associatif appellent une mise en débat permanente :

– Quelles sont les conditions d’émergence et de reconnaissance de l’initiative des habitants ? Comment aider cette initiative à s’élargir à d’autres habitants et à se structurer en action collective ? Quelles compétences et quels types d’organisation et de fonctionnement mettre en œuvre ?

– Comment passer d’une mobilisation « contre » à une proposition « pour », sans perdre le dynamisme de départ ? Comment arriver à proposer des alternatives, en respectant la diversité des populations présentes ? Comment faire évoluer projet et objectifs sans dénaturer l’idée initiale ? De quels garde-fous se doter ?

– Comment organiser et stabiliser les structures du groupe ou de l’association, en les maintenant comme des outils que s’approprient les habitants, à l’écoute de leurs nouvelles demandes et ouverts à leurs initiatives ? Durer oui, mais pour quoi faire ?

– Comment conforter le pouvoir des habitants sans le leur confisquer ? Comment leur ouvrir un espace de parole sans parler à leur place ? Comment les faire bénéficier de la reconnaissance et de l’influence conquises par une association ? Comment les informer sur leurs droits et la manière de se défendre ?

La confrontation avec la réalité sociale du quartier

Qu’elle prenne ou non une forme associative, l’inscription de l’action de proximité dans la durée, l’élargissement de sa base sociale, le maintien de sa sensibilité et de sa réactivité aux préoccupations mouvantes des habitants dépendent de la qualité de son ancrage territorial, de sa proximité avec l’ensemble des composantes sociales, culturelles et générationnelles du quartier, de sa capacité à créer des passerelles et des solidarités entre elles.

Passeur et accompagnateur

Les canaux de communication que construisent les porteurs d’une action de proximité ou les responsables d’une association de proximité semblent souvent dépendre de personnes aux marges de ces groupes et de ces associations, un pied dedans, un pied ailleurs. Participant de plusieurs cultures et maîtrisant plusieurs langages, ils sont capables de jouer un rôle de traducteur et de passeur au sein du quartier. Leur contribution à la construction du lien social d’appartenance au quartier est un apport essentiel à la réussite de l’action ou de l’association de proximité. En outre, à l’occasion de nombreuses opérations, il est constaté que c’est le bouche à oreille qui marche le mieux en terme de communication, ainsi que le lien direct avec les femmes-relais ou les médiateurs de quartier, les contacts entre parents à la porte de l’école ou entre locataires dans la montée d’escalier ou au marché. Ce n’est pas pour autant nier l’utilité des autres moyens de communication plus classiques, comme les informations des mairies ou les publications de quartier.

Un centre social comme le Centre social BelleVille est géré, depuis 1999, par une association d’habitants qui s’étaient mobilisés pour sa création. Certains de ces habitants se sont ensuite investis dans le fonctionnement du centre. Puis, il a fallu prendre en compte la diversité du quartier et s’ouvrir aux autres habitants : il a été décidé qu’il n’y aurait pas de pré-requis pour entrer dans le centre social et dans l’association, même si l’animation de la vie interne du centre en est plus difficile. Les salariés sont des ressources pour les bénévoles qui portent des projets ou des demandes, ils cherchent avec eux les modalités de prise en compte de ces attentes. Des comités d’accompagnement par action ont été créés dans lesquels chaque personne est partie prenante de l’action et participe à la définition des objectifs, avec un seul mot d’ordre : chaque fois que l’« autre » vient, il peut modifier le projet de l’action à laquelle il participe. Ainsi, la souplesse et la pertinence des projets sont garanties. Cette volonté d’ouverture se traduit aujourd’hui par un conseil d’administration plutôt représentatif de la diversité du quartier : diversité d’âge, de milieu social, de culture d’origine…
Trois fois par an ont lieu des « BelleVille dialogues », réunions de rencontre entre des habitants et des administrateurs du centre social sur des sujets généraux concernant le quartier et, plus largement, pour voir comment mieux vivre ensemble dans le quartier. Des administrateurs pionniers de la structure sont partis, certains préférant s’investir dans des associations plus petites, d’ailleurs issues des actions du centre social. L’implication bénévole des personnes vivant des situations précaires est parfois difficile à gérer lorsqu’elles attendent plus que l’on ne peut leur proposer. Quand quelqu’un a été rejeté de partout, il vient au centre social qui essaie de lui répondre : ne serait-ce qu’en le réorientant vers la structure qui semble la plus apte à l’accueillir.

Une mosaïque d’identités collectives

Il n’y a pas de lieu, de structure ou d’association qui garantisse une confrontation permanente et féconde avec les réalités plurielles et com-plexes d’un quartier. Les différents acteurs associatifs et institutionnels disposent chacun d’éléments, tout comme les acteurs économiques du secteur marchand. Dans la confrontation et l’interaction entre ces acteurs et avec des habitants, on peut arriver à consolider des approches et des actions pertinentes. L’identité collective d’un quartier est ce que chacun y apporte et ce qu’il en reçoit. C’est aussi ce que chacun perçoit et ressent de ce qui rassemble, de ce qui fédère et de ce qui fait le vivre ensemble dans un quartier. Certes, la convivialité est un des éléments fédérateurs d’un quartier, mais pas seulement : une fête rend possible une reconnaissance mutuelle et un dialogue ; ce que l’on fait d’un événement, dramatique ou festif, conduit à ce que d’autres personnes vont être attirées et venir conforter un projet. L’identité collective d’un quartier se fonde sur sa diversité qui ne peut pas être réduite à une seule dimension. Elle est en quelque façon le reflet de tout ce qui existe, comme une mosaïque où chaque élément a sa place.

Ceci étant, il s’agit de favoriser la rencontre pour qu’un dialogue réel soit possible. On ne peut occulter les tensions, les clivages et les ségrégations. En tout état de cause, la création d’une identité collective de quartier ne peut être synonyme d’une nouvelle ségrégation. Mais faut-il qu’un quartier ait une identité collective ? Le territoire et ses limites géographiques, même s’ils ont leur importance, ne peuvent pas fonder l’identité collective d’un quartier, dont le seul point commun des habitants peut être qu’ils arrivent tous ou presque d’ailleurs. Ainsi dans un quartier Hlm parisien qui, il y a un siècle, était un champ de pommes de terre : par quels besoins et quelles envies en commun est-il aujourd’hui traversé ?

De multiples territoires se superposent dans un quartier : territoires des politiques publiques et des administrations, territoires de ceux qui y travaillent et de ceux qui y habitent. L’association Belleville insolite a choisi, pour faire connaître le quartier, de faire visiter divers lieux et d’y faire parler des personnes : des habitants, un artiste, un artisan, un commerçant… Il n’y a pas une identité générale du quartier, mais des contacts humains et des relations qui se nouent entre des gens différents, avec un caractère aléatoire, dans la mesure où est différente la façon dont chacun habite, fréquente, se représente et aime plus ou moins son quartier. L’identité collective est plutôt constituée de morceaux. Les différentes associations participent de l’identité collective du quartier et de sa mosaïque.

La construction de liens d’appartenance

La notion d’identité collective est un piège, dès lors que l’on raisonne comme s’il n’y avait qu’une identité collective pour l’individu. Or, chacun a plusieurs identités collectives, de même qu’il appartient à plusieurs communautés ou groupes. Le moyen de ne pas être assigné à résidence dans une communauté, c’est de pouvoir se réclamer de plusieurs communautés, de pouvoir en changer, de les reconstruire, donc de les maîtriser. Mais, en même temps, ces identités différentes sont autant de formes d’appartenance à des ensembles collectifs plus larges. Des personnes s’inscrivent davantage dans l’espace où elles travaillent que dans l’espace où elles vivent. En tout état de cause, l’identité des personnes est toujours provisoire et plurielle. En conséquence, dans un quartier, le problème n’est pas d’assigner une identité au quartier, mais de permettre aux gens de se construire des éléments d’appartenance commune à l’endroit où ils vivent.

Des groupes et des communautés peuvent se former et se réunir, des liens peuvent se créer, parce que des lieux et des temps permettent de se retrouver ou de se rencontrer, lieux et temps que le groupe ou la communauté s’approprie peu ou prou. Aussi, certains responsables d’associations estiment-ils qu’il faut agir d’abord à partir de ces lieux, plutôt que des groupes et des communautés. Là où il y a débat autour d’un projet de transformation d’un espace ou d’un projet d’aménagement, il y a toujours une possibilité de concrétiser une démarche collective.

À ce sujet, les responsables des associations de proximité sont partagés. Certains estiment que les identités collectives se fabriquent : « on nous les fabrique ou on se les fabrique » ; tant qu’à en avoir une, mieux vaut participer activement à sa fabrication, ainsi elle aura quelque chance de plaire davantage et d’être plus ressemblante et partagée. D’autres pensent qu’une identité collective ne se fabrique pas, qu’elle ne se voit pas de l’extérieur, mais qu’elle est de l’ordre du ressenti : à chacun de dire à quelle identité collective il appartient.

Les difficultés de la tâche viendraient de la nécessité de recréer l’unité du quartier en partant de sa diversité, de faire naître le plaisir partagé d’une appartenance commune à une communauté territoriale à partir de la reconnaissance et du respect mutuel de la multiplicité des identités individuelles et collectives qui la constituent.

Questions mises en débat

Les responsables des associations de proximité estiment que le débat ne peut être fermé et que la confrontation aux réalités mouvantes et plurielles des quartiers est elle-même objet d’un questionnement collectif et permanent des intervenants et des acteurs de terrain :

– Quels sont les pratiques, les lieux, les événements, les activités qui favorisent la rencontre, le dialogue, le tissage de liens sociaux, voire le métissage des identités collectives du quartier ? Quels sont les actions et les projets qui mobilisent les habitants aujourd’hui, en lien avec les structures existantes et hors d’elles ?

– Comment favoriser l’affirmation publique d’identités collectives au sein du quartier, sans provoquer agressivité et repli identitaire ?

– Comment développer un investissement et un usage partagés d’un même espace public, des mêmes équipements et services au public ?

Les liens avec l’environnement du quartier

Aider le quartier à se reconnaître comme une véritable communauté d’habitants, ce n’est pas l’inciter à s’isoler de son environnement et à se replier sur une forme de communautarisme de quartier. C’est au contraire la condi-tion pour éviter ce type de dérive. Parce qu’une population locale a pu se doter d’une identité collective et se construire une parole et un projet partagés, elle peut alors avoir aussi le désir et la force d’entrer en relation avec son environnement géographique, social et institutionnel pour y inscrire son projet. Il appartient donc aux associations de proximité de militer pour que des voies d’accès soient ouvertes à la participation des habitants au sein des instances où elle est théoriquement prévue (conseils d’école, conseils de quartier, Cica, conseils d’usagers, conseils de développement), mais aussi de conforter la capacité des habitants à y occuper pleinement la place qui leur a été ouverte.

Pour que ces passerelles vers les institutions publiques permettent l’émergence d’une parole publique de personnes qui en sont habituellement exclues, les associations de proximité ne peuvent pas être seulement des porte-parole du quartier. Il faut qu’elles soient aussi des vecteurs d’interconnexion entre les habitants du quartier et les interlocuteurs « extérieurs », notamment institutionnels. Ce faisant, elles assureront une véritable éducation populaire telle que l’avait imaginée ses fondateurs. Et elles ouvriront la voie d’un engagement civique, voire politique, de leurs membres et plus largement d’habitants du quartier.

La reconnaissance des capacités d’expertise des habitants

La relation qu’entretient une association de proximité avec l’environnement politique, institutionnel, administratif et associatif, c’est-à-dire avec tout ce qui est organisé et n’est pas du ressort du relationnel immédiat, est marquée par la différence qui existe entre, d’une part, la logique d’expression des demandes et des compétences des habitants et, d’autre part, la logique des institutions avec leurs programmes prédéterminés qu’elles proposent aux habitants (services publics à la disposition des habitants ou actions associatives formatées pour les habitants). Le problème est que ces deux univers ont beaucoup de mal à communiquer l’un avec l’autre. Et cette non-communication crée, pour les habitants, une très grande difficulté : ils ont des besoins et des demandes qui ne sont donc ni pris en compte ni pris en charge. Or, les habitants sont porteurs d’une connaissance, de compétences et d’une expertise d’usage acquise du simple fait qu’ils vivent dans le quartier.

Les habitants ont une capacité d’appréhension spécifique des contraintes et des possibilités des quartiers. Quand on regarde le quartier de l’extérieur, quelque soit la sophistication des instruments d’analyse et de diagnostic que l’on utilise, on ne retrouvera jamais cette compétence et cette dimension relationnelle très concrètes. En effet, le mode de régulation et de gestion de la société et du territoire obéit à des définitions de la réalité qui sont des définitions purement économiques, juridiques, fiscales et financières, des approches statistiques qui ne savent pas repérer et prendre en compte des réalités du domaine du vécu, de la relation et de l’émotion. Les actions et les associations de proximité sont confrontées à cette difficulté, dès lors qu’elles tentent de s’inscrire dans leur environnement, avec leur identité ouverte, évolutive et plurielle.

Si « l’universel, c’est le local sans les murs », comme le dit Miguel Torga, ce qui se passe dans les quartiers et dans les associations n’est pas à moins considérer que ce qui se passe à plus grande échelle. On a souligné les difficultés rencontrées pour soutenir un projet micro-local et l’inscrire dans un ensemble plus large ; c’est-à-dire pour passer du niveau du terrain, où des personnes se mobilisent, au niveau de l’arrondissement ou de la ville par exemple. Cette élargissement consomme beaucoup d’énergie et risque de diluer l’action d’origine. Ainsi, certains membres des associations sont sollicités pour siéger au bureau de ces conseils de quartier ; c’est autant de temps qui n’est plus consacré au projet d’origine, sans compter qu’il est difficile d’évaluer si ces instances pèsent vraiment sur les décisions. Par contre, il y a beaucoup d’attentes, donc beaucoup de déceptions. Dans les instances consultatives, ce sont toujours les mêmes qui s’expriment et ce n’est pas porteur de renouvellement. Il n’y a généralement pas de budget pour la concertation. Pourtant, des budgets participatifs pourraient être des occasions d’apprentissage démocratique et de coopération.

Le refus de l’instrumentalisation

Comment éviter la notabilisation des responsables associatifs ou même des porteurs de projet ? Ils ont beaucoup à craindre de ne tenir leur légitimité non plus des habitants, mais de l’institution qui les reconnaît. Comment refuser ce statut de représentant et conserver un rôle essentiel de passeur qui ouvre un espace pour que les habitants puissent directement avoir leur mot à dire et participent à la décision, voire à sa mise en œuvre ? à quelle condition peut-on donner du pouvoir aux habitants et aux associations dans le champ institutionnel, pour éviter qu’ils soient instrumentalisés par les politiques et réciproquement ? Il est indispensable qu’existe pour le citoyen et pour l’habitant, un espace public et des institutions identifiables.

C’est pourquoi certaines associations font le choix d’être apolitiques et de se démarquer des politiques et des institutions : les élus ou leurs représentants ne siègent pas au sein de leurs instances décisionnaires. Par contre, d’autres associations estiment qu’il est intéressant d’avoir des élus dans leurs instances pour le soutien qu’ils peuvent apporter aux projets et aux actions. Ainsi, il est difficile que le conseil d’administration d’une régie de quartier n’intègre pas un certain nombre d’élus et de représentants des bailleurs sociaux ; par contre, un surinvestissement des élus dans ce type de structure s’avère difficile à gérer et interroge le statut associatif.

L’intervention collective et dynamique d’un groupe d’habitants ou d’une association dans le champ public est en soi un acte politique de toute première importance. Encore faut-il qu’elle conserve toute sa capacité politique et son autonomie. Toute la difficulté est précisément de la faire exister dans un espace public qui est très organisé et corseté, avec toutes ses institutions et ses pouvoirs établis. Est en jeu la capacité de l’association de dire et de faire des choses qui font sens et rassemblent des citoyens d’un quartier.

Il est indispensable de travailler sur l’autonomie des fonctions dans les champs politique et associatif. Les élus y perdent, s’ils asservissent le dynamisme politique de groupes et d’associations d’habitants qui contribuent à construire le champ du politique, là où cette construction passe par des mobilisations autour d’enjeux de société. De la même façon, l’association a beaucoup à perdre si ses dirigeants se laissent instrumentalisés, s’ils basculent du côté des politiques et s’ils ne sont plus capables de capitaliser, de mobiliser et d’ouvrir l’espace public à des dynamiques citoyennes. Il est important que le champ du politique puisse contribuer à la constitution d’une citoyenneté entreprenante, c’est-à-dire faire la place à des citoyens qui créent collectivement. C’est une dimension essentielle du rôle politique des associations et de ce qui se joue tout spécialement au travers des actions de proximité.

Les difficultés de la tâche seraient alors celles inhérentes à la tension entre, d’une part, des logiques d’ouverture et d’appui à l’exercice d’initiatives et de responsabilités directes des habitants et, d’autre part, des logiques de participation à des instances et des procédures de la démocratie représentative.

Questions mises en débat

Les responsables des associations de proximité rencontrés restent prudents. Ils ne souhaitent pas se payer de mots, conscients que la place des actions de proximité et des associations qui les portent dans les politiques locales est comme sous une double tension avec les habitants qui s’investissent et avec les pouvoirs publics et leurs administrations. Or, le renouveau du politique peut passer par une position aussi lucide que ferme et qui s’interroge en permanence.

– Comment faciliter la construction et l’expression auprès des pouvoirs publics d’une parole collective d’habitants sur des enjeux publics de quartier ? Comment engager des relations constructives avec les élus et les responsables des services publics ?

– Comment favoriser une implication plurielle des habitants et des acteurs associatifs dans des démarches de démocratie participative locale ? Comment donner la parole à un maximum de groupes et d’associations de proximité ?

– Quelles relations nouer entre un groupe d’habitants ou une petite association de quartier et les fédérations associatives constituées qui disposent d’accès aux centres de pouvoir et de ressources importantes au regard de celles dont disposent les premiers ?

– Comment éviter l’instrumentalisation et la manipulation des porteurs d’action de proximité, qu’ils soient en association ou non, par les institutions avec lesquelles ils sont conduits à coopérer ? à l’inverse, comment s’assurer que l’intervention des habitants percute utilement les institutions et en modifie le fonctionnement et la production ?

– Comment éviter la notabilisation des porteurs d’action de proximité comme des dirigeants associatifs, qu’elle vienne autant des institutions que des intéressés eux-mêmes ? Comment gérer l’entrée en politique (lors d’une élection municipale par exemple) d’un responsable d’une association de proximité ?

– Quelle méthode de travail instituer dans les instances politiques de concertation (conseil de quartier, conseil de développement, etc.) pour que les dynamiques de proximité soient reconnues et prises en compte à leur juste place ?

En guise de conclusion

De l’ensemble des pratiques quotidiennes évoquées et de l’analyse qui en est faite, il apparaît tout d’abord que les actions et les associations de proximité sont en quelque sorte sous tension dans leurs rapports avec le politique. Plus que d’autres organisations, elles sont l’objet de tensions multiples, internes et externes, qu’il faudrait étudier sous l’angle des conflits et des alliances d’intérêts et de pouvoirs qui se jouent autour d’elles. Ainsi, le groupe fonda Ile-de-France a réfléchi à la gestion interne des associations de quartier au travers des relations qui se nouent et se dénouent entre trois légitimités : celle des administrateurs, celle des salariés et celle des bénévoles. Il a également identifié que les relations externes ont à voir avec un autre triptyque : le quartier et ses habitants, la « scène associative », les élus et les institutions.

Quant à la proximité, c’est peu dire que nous continuons de vivre actuellement des changements assez radicaux. Du village rural ou de la ville ouvrière où chacun avait une place et un rôle connus, dans une proximité de tradition, de relations sociales et d’environnement stable, nous sommes passés à des individus atomisés dans la proximité : la proximité d’aujourd’hui est à sans cesse réinventer dans une mobilité engendrée par les migrations de population, les bouleversements urbains, les délocalisations économiques, etc. Elle est elle-même sous tension, entre le rapprochement et le détachement, dans la mesure où l’on n’est plus comme avant attaché à la proximité. Les associations sont au milieu de ces mouvements incessants de rapprochement et de détachement des gens et des territoires, avec l’obligation de valoriser les ressources toujours mouvantes des territoires et de leurs habitants.

La complexification de la proximité concerne aussi les usages que les gens font de la proximité. Ce ne sont plus des usages unilatéraux, mais des multi-usages renvoyant à des multi-dimensions identitaires. Il faut bien différencier les identités que l’on se donne à soi-même qui sont la représentation de soi-même et les identités qui nous sont attribuées par les autres, que nous le voulions ou non, que nous l’acceptions ou non. Si aucun individu ne peut être indifférent à une identité assignée, surtout si elle est stigmatisante et aliénante, il n’a pas le pouvoir de répondre à cette attribution d’identité.

Il ne faut pas confondre la notion d’identité et la notion d’appartenance. L’appartenance est de moins en moins importante comme dimension identitaire. Auparavant, la dimension identitaire s’avérait prédominante, fondée sur une appartenance qui était à la fois liée à une identité visée et à une trajectoire d’humanité : on avait des repères d’appartenance et, en plus, on savait où on allait. Aujourd’hui, les associations de proximité, en l’absence d’appartenance globale, ont surtout à faire avec des mobilités individuelles et des identités de projets individuels, à partir desquelles elles doivent monter une mayonnaise collective. Les engagements militants des jeunes en témoignent : ils se servent des associations par rapport à un projet personnel alors, qu’auparavant, on adhérait à une association d’abord pour son projet collectif. L’articulation est difficile entre ces trajectoires individuelles et les pratiques collectives.

Si « être contre » produit plus facilement de l’identité collective, le problème est que nous sommes actuellement en train de changer de culture. Jusqu’ici, nous étions dans une identité du « contre », la conflictualité était centrale. Il était facile de construire de l’identité collective contre quelque chose : « nous contre eux ». Aujourd’hui, nous sommes plutôt dans des logiques coopératives et de gouvernance locale où une multiplicité d’acteurs doit coopérer pour le bien commun. C’est une logique du « pour ».

On ne peut comprendre ce qui se passe aujourd’hui en faisant l’économie de la pluralité des espaces publics où se constituent les droits de la citoyenneté et les pratiques d’argumentation. Il n’y a pas qu’un seul espace public. Il y a l’espace public institutionnel et le conseil municipal est, par exemple, un espace public du pouvoir institué. Il y a aussi l’espace public autonome de la société civile et des associations : au nom de son autonomie, dans ses modes de fonctionnement, il doit être imperméable au pouvoir des élus, sauf si l’élu n’a aucun pouvoir sur les intérêts de l’association et s’il est dans l’association en tant que militant. Pour faire se rencontrer ces deux sphères d’espace public, il faut inventer des espaces publics de délibération. Les associations, en tant qu’acteurs politiques, doivent essayer d’imposer cette construction d’espaces où la rencontre, la négociation, le conflit avec les élus sont possibles. Cet espace, hors des deux sphères, est l’un des enjeux de la démocratie de proximité.

Enfin, le rôle des associations de proximité est de rendre visible tout ce qui est « invisibilisé » par le système et qui conduit au mépris social. Les associations ont à révéler toutes les expertises d’usage, la débrouillardise... L’enjeu politique est de faire réapparaître toutes ces ressources, ces compétences afin de les rendre légitimes. Alors, ceux et celles qui n’ont sur eux que des regards stigmatisants pourront être regardés et se regarder différemment.

Ces réflexions ont été élaborées par des membres du groupe fonda Ile-de-France et d’autres acteurs associatifs qui ont préparé et participé au séminaire du 11 décembre 2004, notamment : Charles Bachofen, Isabelle Boyer, Philippe Durand, Claire Habran, Pierre Leconte, Françoise Le Goas Borel, Jean Moreau de Saint Martin, Jacques Remond, Pierre Tramonti, Yves-Paul Viteau et Jean-Pierre Worms. Les commentaires en guise de conclusion ont été rédigés à partir de l’intervention de Bernard Eme.

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