Actes du séminaire identité et engagement

Séminaire « Identités multiples, diversité culturelle chance ou obstacle d’un vivre ensemble : la place spécifique des associations » Samedi 24 mai 2008, Paris, Maison des associations de solidarité.

(Projet d’actes soumis aux intervenants.
Figurent en caractères gras, les textes validés ou repris par les intervenants. Pas de nouvelle de Perrin, Arfi et de Philippe Jessu à qui j’avais demandé de joindre Perrin et de commettre éventuellement un texte, puisqu’il s’était peu eu exprimé)

Le séminaire a réuni une trentaine de représentants d’associations « identitaires » (ex : juive, berbère, chinoise, musulmane…) et d’autres associations très attachées à la diversité. Les témoignages et les échanges ont confirmé l’intérêt d’une approche qui gagnerait, au dire même des participants, à s’ouvrir à d’autres diversités et différences que celles qui se réfèrent à l’origine étrangère ou ethnique, à une appartenance culturelle ou religieuse. Les actes de ce séminaire ont été amendés et complétés par les intervenants que nous remercions pour cette collaboration.

1. Problématique et enjeux du séminaire

Questionnement de départ

Ce séminaire se situe dans le cadre du travail d’un comité de réflexion de la Fonda sur la nature, les conditions et les effets de l’engagement des personnes dans les associations.

Dans un contexte politique français qui installe « l’identité nationale » au fronton d’un de ses ministères, ce séminaire s’est organisé autour d’une double question :
- dans quelle mesure un engagement dans des associations dites « identitaires », parce qu’elles se réfèrent à une identité d’origine ethnique, culturelle ou religieuse permet-il, à des populations aux prises avec des questions de reconnaissance et d’intégration, de s’inscrire à part entière dans la société française ?
- dans quelle mesure les associations en général font-elles une place à la diversité dans la construction des projets, leur fonctionnement et leur vie associative ?

Les dynamiques, les formes et les modalités de l’engagement associatif évoluent ; elles ne sont plus aujourd’hui celles qu’elles étaient au départ. Ainsi, les associations portugaises ou juives ou berbères ne regroupent plus leurs adhérents sur les bases qui étaient les leurs, au départ. Le contexte politique, économique et culturel s’est transformé ; la vie associative est elle-même confrontée à des problèmes de désaffiliation et de difficile renouvellement. En ce domaine, des « pièges » du vocabulaire sont à éviter (ex : « origine étrangère »), car les mots recouvrent des situations très différentes, tout en restant dans le politiquement correct.

► Problématique

Des éléments de problématique, dégagés à partir d’un certain nombre d’auditions, ont été soumis aux participants du séminaire :

• Des populations d’origine étrangère qui étaient dans une posture de survie et de minorité, ont cherché dans des associations identitaires une sociabilité et une solidarité, des services aussi qui se référaient à cette origine, qu’elle soit la leur ou celle de leurs parents. Au fil du temps, les générations s’intègrent plus ou moins rapidement dans la société française, dans une rupture par rapport à leur culture d’origine. L’engagement associatif a aidé et continue parfois d’aider à maintenir des liens avec l’identité d’origine, mais en même temps il est le vecteur d’une intégration et d’une appartenance à la société française. Il constitue en quelque sorte une forme de sas, assurant la sauvegarde d’une part des racines, mais aussi une appropriation de ce que le pays d’accueil apporte. Pour un certain nombre de personnes, l’association permet donc l’intégration et le développement de deux identités qui se fortifient l’une l’autre.

• Par contre, des personnes d’origine étrangère qui connaissent des difficultés économiques et sociales ou qui sont en situation d’échec peuvent éprouver un profond sentiment de malaise qui se traduit par une interrogation et une revendication identitaire. Elles ne se retrouvent d’ailleurs pas nécessairement dans la vie associative.

• Enfin, le contexte national et international n’est pas sans influence sur les associations que ces populations d’origine étrangère ont créées ou qu’elles fréquentent et, plus globalement, sur un vivre ensemble dans la diversité et une culture plurielle. A cet égard, les tensions internationales jouent un rôle : les populations se solidarisant peu ou prou avec la situation de leur pays ou communauté d’origine. Un environnement local plus ou moins hostile peut aussi renforcer l’engagement dans les associations.

• Les associations constatent que les élus de beaucoup de collectivités locales, à forte présence de populations d’origine immigrée, prennent en compte ces populations comme des citoyens à part entière. Par contre, ces mêmes populations font l’objet de suspicion ou d’une extrême prudence de la part d’autres collectivités territoriales ou d’une partie des services de l’Etat, voire d’une partie des associations, au prétexte qu’elles présentent des risques de « communautarisme » qui s’opposeraient au modèle prôné de l’ « intégration républicaine ».Cette situation conduit des personnes d’origine étrangère et leurs associations à ne pas se sentir insérées, au même titre que les autres, dans l’espace public français.

2. Témoignages de responsables associatifs

Peut-être faut-il rappeler que, dans les années 70, le terme d’ « identité » est apparu, en référence aux identités régionales, après avoir été attribué jusque là à des classes sociales ou socio professionnelles. Le retour de l’ « identité nationale » a marqué un tournant de la campagne des dernières élections présidentielles, avec ensuite la création d’un Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement.

Il faut mentionner l’essai intitulé « Les Identités meurtrières » (1998) d’Amin Maalouf, écrivain, journaliste et conteur d’origine libanaise et de langue française qui s’interroge sur la notion d’identité, les passions qu’elle suscite, ses dérives meurtrières : pourquoi est-il si difficile d’assumer en toute liberté ses diverses appartenances ? Dans le débat actuel, on aurait souvent tendance à ramener à tort les identités multiples qui nous constituent à une seule, notamment religieuse.

La matinée a été organisée autour des six interventions qui suivent et qui ont ouvert sur un court débat.

Les associations juives (Yonathan Arfi)

Les associations juives que fréquente Yonathan Arfi préfèrent parler de « communauté » plutôt que d’ « identité ». Il ne souhaite pas trancher entre les dimensions ethnique, culturelle et religieuse, sachant que, du côté des associations juives, la dimension ethnique est faible, à la différence de la culture et de la religion. A titre d’illustration, il mentionne qu’il est déjà venu une fois dans cette Maison des associations de solidarité, pour un séminaire sur le projet et l’identité d’Ose, une association du secteur social dont les responsables voulaient confronter le projet avec d’autres, dans un dialogue avec l’Uriopss.

Faire tomber un premier mythe, à propos des associations « communautaires », c’est contester que les associations culturelles puissent être un frein à l’intégration de l’individu, comme si l’individu, sans la médiation de corps intermédiaires, était intégrable dans la société ! Parmi les corps intermédiaires, les associations sont les témoins – reconnaissons-le humblement – des quêtes et des désirs des individus. Les associations sont en conséquence les reflets des identités et Y. Arfi n’a pas le sentiment que les associations juives l’aient enfermé dans une identité particulière, à Ose comme à l’Union des étudiants juifs de France (UEJF).

Historiquement, le Consistoire a été fondé sous l’injonction de Napoléon qui voulait ainsi organiser la représentation du culte hébraïque en France, au même titre que les communautés religieuses catholique ou protestante avaient leur organisation : « être juif, c’était être un français qui va à la synagogue ». Cette approche réduite au religieux a été mise à mal par les évolutions qui marquèrent le 19° et le 20° siècle, avec l’arrivée des juifs de Russie et d’Afrique du Nord : l’identité religieuse s’ouvrait à des identités ethnico-culturelles qui ont contraint à repenser l’ensemble des structures communautaires juives afin qu’elles intègrent la dimension culturelle. Se conjugue aujourd’hui un double héritage, l’histoire des juifs de France depuis des siècles et celle de ces immigrations plus récentes. La première étape de la consolidation de l’identité française des jeunes de sa génération passe par là.

« Des associations juives , comme l’UEJF, sont effectivement vécues comme des « sas » d’intégration, au sens où il s’agit en quelque sorte de conforter les membres, afin qu’assumant leur identité, ils entrent mieux dans la société française. Elles sont des sortes de « cocons » pour aider les juifs à entrer dans la société en renforçant leur identité, ce qui enrichit la société toute entière. Se pose aujourd’hui aux associations juives la question d’interagir davantage avec les non-juifs. Dans le même temps et ce depuis 15 à 20 ans, on constate une montée des pratiques religieuses dans le monde juif, dans le cadre d’un regain identitaire qui se nourrit en particulier d’une désillusion par rapport aux efforts d’assimilation culturelle.

Ces sept dernières années, les pouvoirs publics, y compris les collectivités locales, ont montré une certaine « crispation » - surtout au niveau administratif - et une méfiance envers le monde associatif identitaire quel qu’il soit, sans faire de distinction entre religieux et culturel. Ces réticences se font jour, par exemple, à l’occasion de demandes de subvention ou de locaux, de critiques des statuts, etc. La peur de l’islamisme y est pour beaucoup. La loi sur la laïcité a renforcé ce « ressentiment ». Alors même que l’UEJF a été favorable à cette loi - et même, si avec du recul, certains peuvent penser qu’elle l’a fait maladroitement, en étant comme prise à témoin - le fait qu’elle ne regroupe que des étudiants juifs est contesté par les pouvoirs publics : il faut qu’elle donne des gages comme quoi elle soutient l’intégration. La loi n’a rien résolu. Les pouvoirs publics accroissant leur désengagement vis-à-vis des associations identitaires à qui elles demandent de plus en plus de « montrer patte blanche » !

Les pouvoirs publics et l’Etat au premier chef refusent d’entrer « dans le détail » des associations communautaires, en faisant la part entre les association culturelles, religieuses ou laïques, politiques, en s’intéressant à la réalité de leur structure et de leurs activités, en tranchant entre les « bonnes » et les « dangereuses » pour l’identité nationale. Tout le monde est aligné et traité sur le même plan pour ne pas risquer d’être taxé de favoritisme ou d’inconscience. Quant à la société française dans son ensemble, elle vit ces questions sur le mode du malaise, pour preuve les tensions constatées autour de la communauté juive. Or, il est pourtant admis que la laïcité ne veut pas dire absence d’identité culturelle ou religieuse.

L’importance de l’engagement, lié à la reprise d’identité, est dépendante aussi du contexte national et international. L’UEJF a eu un recrutement relativement faible jusqu’à l’Intifada. Des gens qui n’avaient jamais milité jusque là se sont inscrits, à la recherche d’un lieu où partager un certain nombre de choses. Il y a un grand développement de la vie associative, avec un repli communautaire, en même temps qu’une génération née en France n’a plus de culture juive proprement dite. Dès lors, l’identité se vit dans des lieux sociaux : associations culturelles, club de vacances, associations de cadres, de patrons, de solidarité, etc. C’est constater qu’il y a un développement de l’activité associative en lien avec un certain repli communautaire.

L’alternative est soit l’assimilation, soit une identité en lien avec la communauté. En 2000-2002, les manifestations d’antisémitisme (destruction de tombes, agression contre des écoles juives…) ont beaucoup marqué la communauté juive ; elle pensait que cela ne pouvait plus exister ! Du coup, à partir de 2000 et pendant quelques années, on a constaté comme un désengagement des espaces publics, dû au sentiment d’un antisémitisme rampant, en particulier dans les quartiers difficiles où la mixité sociale ne posait pas de problème dans les années passées. Autres conséquences, le rapport à Israël se renforce et une montée de l’intégrisme. Le culturel est en quelque sorte remplacé par le religieux. Les problèmes autour de la communauté arabo-musulmane ne sont pas sans conséquence sur les rapports à la communauté juive. La situation internationale pèse également sur les juifs comme sur les musulmans.

Depuis quelques temps, la société française s’est mobilisée pour afficher son rejet de l’antisémitisme . Dans le même temps, il y a une prise de conscience, au sein de la population juive, qu’une attitude de repli ne serait pas bénéfique pour l’intégration ; des militants repartent à la conquête de ces espaces délaissés pour les transformer. Ils créent ou s’investissent dans des associations en faveur de populations en difficulté, en France ou à l’étranger, par exemple lors de catastrophes ; ils le font pour des raisons à la fois morales et politiques et pour donner une autre image de la communauté juive ».

■ « Citoyens français de confession musulmane » (Abdelaziz Chaambi)

Lorsqu’il s’agit ici de présenter en quelques lignes la question de l’identité, telle qu’elle est abordée ou vécue par les acteurs ou les associations musulmanes, Abdelaziz Chaambi tient avant tout à préciser que l’identité est une notion assez vaste qui embrasse différents champs : la nationalité, la culture, la religion, l’origine ethnique sociale, la citoyenneté, les groupes d’appartenances spatio-temporels, etc. Elle ne peut donc, de ce fait, être définie de manière tranchée ou monolithique.

La démarche qui l’amène à témoigner dans ce type de séminaire s’origine dans la surdité permanente à laquelle il a été confronté. D’ailleurs, ce vécu de militant associatif et de travailleur social le met dans une situation de véritable « bouilloire » et il convient que la crudité de ses propos manifeste son choix de ne pas toujours mettre de la distance.

La fin des années 70 l’a vu s’engager à l’Asti et travailler avec le Mrap. Il créait alors la première association musulmane en Ardèche, lui qui avait fait son école primaire dans une école privée catholique à Tunis ! Il revendiquait avec d’autres jeunes d’être musulman, mais tout autant français. Ces associations de jeunes musulmans furent aussitôt l’objet d’un traitement discriminatoire, à l’inverse d’associations qui étaient financées par les pouvoirs publics, comme l’était, par exemple, la Cimade. Il faut rappeler qu’il y avait un effort pour répondre à l’injonction d’assimilation, dans une rupture avec la culture et l’Islam des parents. Cela n’empêchait pas d’être identifié comme « beur », la question religieuse s’ajoutant comme une partie de l’identité. Les jeunes musulmans demandaient déjà que les conférences et l’enseignement dans les mosquées soient en français. Citoyens français de religion musulmane, ils parlaient de l’Islam de France plutôt que de l’Islam en France, mais on les renvoyait à ce qui se passait ailleurs dans l’Islam. Ils voulaient conjuguer spiritualité et citoyenneté, mais ils étaient critiqués de tous les côtés, à savoir au sein de la communauté musulmane et par le reste de la société.

L’arrivée de la Gauche en 1981 et l’expérience de la Marche de 1983 ont suscité de grands espoirs quant à l’intégration de cette population dans le creuset national et dans l’identité française en pleine évolution. La référence était l’apport des différentes vagues d’immigration précédentes : Russes, Polonais, Arméniens, Italiens, Espagnols, Portugais. Mais les jeunes d’origine maghrébine n’ont eu ni le même traitement, ni la même place que leurs copains d’enfance portugais, espagnols et italiens en particulier. Le droit de vote aux immigrés ne sera pas mis en œuvre, malgré la promesse faite en 1981.

Suite à la récupération de la Marche pour l’égalité des droits (1983) qui revendiquait l’égalité des droits et dénonçait le racisme, mais qui mettait en évidence une catégorie de la population jusque là restée invisible, suite à son instrumentalisation politique, la déception et les rancœurs ont commencé à voir le jour. Dès cette époque, nous avons assisté à une première vague de déception et de repli : les jeunes ont commencé à prendre de la distance avec l’identité française, avec des exemples de revendication d’une identité arabe affirmée et couplée à celle du jeune de banlieue. On ne dénonce pas assez « l’autocensure identitaire » qui fait que les Momo et les Fafa se font eux-mêmes violence, au-delà de la francisation de leurs prénoms, pour une assignation à être dans la norme. Ce déni identitaire frappe des jeunes qui ont déjà le sentiment qu’il n’y a pas de place pour eux dans la société.

Viendra par la suite, au milieu des années 80, le phénomène des « jeunes musulmans ». Ils ont lancé, en 1986, l’Union des Jeunes Musulmans, en réaction au traitement que la France avait accordé à leurs parents sur la question de leur religion cantonnée dans les caves, leur mise dans l’angle mort de la société et le rejet et la trahison faite à leurs enfants dont certains étaient allés loin dans leur volonté d’assimilation. Les pouvoirs publics ont ethnicisé la question sociale. Le Front national s’est engouffré dans la brèche….

En dépit de toute cette histoire et de cette difficile reconnaissance, A. Chaambi reste convaincu qu’il faut continuer d’être dans des croisements et des passages, seule chance d’échapper au manichéisme. La question de l’identité reste posée aujourd’hui en raison de la situation complexe et difficile des musulmans de France, beaucoup de gens venant parler pour eux et sur eux. Etre des « citoyens français de confession musulmane » s’imposait à lui comme la seule voie. Combat difficile et de longue haleine qui nous confrontait à trois obstacles : les pouvoirs publics de droite ou de gauche étaient dans un rapport néocolonial ; les jeunes eux-mêmes, confrontés quotidiennement au racisme, aux discriminations et à l’islamophobie se réfugiaient dans une appartenance et un repli identitaire, optant pour un Islam wahabite ou salafiste et la volonté de déni et de destruction de l’autre qui est un mécréant ; enfin, les intellectuels de gauche arabes (ayant pris le monopole de la traduction et de l’explication du fait musulman, en France) diabolisaient l’Islam et les musulmans de France, jouant un jeu dangereux et contre productif pour le vivre ensemble. Il manque des interlocuteurs musulmans et des savants Français, spécialistes du monde musulman !

Par ailleurs, la masse des musulmans (20 millions en Europe) aspire, avec le temps, à une normalisation participative qui n’évitera pas que persistent encore des « frictions » sur une ou deux générations. Ces frictions sont dues à un manque de valorisation et de reconnaissance. Les facteurs culturels restent importants, ainsi de la fête de l’Aïd qui concerne 5 millions de personnes et passe inaperçue dans la société. Alors que fleurissent les paraboles sur les immeubles, on n’a pas accès à une chaîne arabe dans les hôtels. Le problème de la langue étant irrémédiable, à quand l’arabe à l’école avec des enseignants français et non des mises à disposition par les consulats ? Que des français de toute origine parlent l’arabe serait une grande décentration dans les références culturelles dominantes de la France d’aujourd’hui ! Il y a des acquis indéniables et le cadre républicain en est un. Mais veut-on vraiment que les ex-colonisés s’assoient à la table de la République

Si un musulman revendique qu’il ne peut être enfermé dans une identité ou une appartenance, même s’il se rase la barbe, il n’est pas entendu ! A. Chaambi a personnellement vécu, à plusieurs reprises, une discrimination à l’embauche, y compris de la part des centres sociaux. Ainsi, les organisations socio-éducatives font non seulement des embauches « ethniques », mais aussi qui sont des emplois « bas de gamme, dans l’animation ou la surveillance ». Un travail reste donc à faire sur les préjugés néocolonialistes, racistes et islamophobes ; les associations d’éducation populaire elles-mêmes doivent balayer devant leurs portes. L’islamophobie est insupportable ; on voudrait qu’elle n’existe pas, mais on continue à pointer l’Islam comme la source des problèmes. Il serait également important de développer des espaces d’échange avec les différentes confessions, afin d’arrêter de se focaliser sur l’Islam ; peut-être serait-il temps d’élargir à d’autres religions la Commission Islam et laïcité ?

Lorsque A. Chaambi s’inscrit dans des politiques et des financements publics, il le fait dans un cadre laïc et pas confessionnel. A ses yeux, du côté des pouvoirs publics, il ne suffit pas de transformer l’emballage : cadre bâti des quartiers ou composition du Gouvernement qui fait place à la « diversité ». Il faut une véritable politique de lutte contre les discriminations et l’islamophobie en particulier et il faut prendre en compte les identités culturelles, philosophiques et religieuses de toutes les composantes de la société pour améliorer le vivre ensemble et le sentiment d’appartenance à la France. Depuis des années, des institutions comme l’ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) et la politique de la ville entretiennent indirectement le néocolonialisme ; il faut qu’elles disparaissent pour que soient développées, dans le droit commun, de véritables approches égalitaires et non discriminatoires.

■ Le Secours catholique face à la diversité (Claude Bobey)

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le Secours catholique est confronté à un problème du renouvellement, de ses militants et de son bénévolat qui ne correspond pas aux réalités humaines de territoires, comme ceux de la Seine Saint-Denis où les populations d’origine immigrée sont nombreuses. Claude Bobey a présenté le chantier régional que son association conduit avec sept autres délégations.

Ce chantier est né à la suite d’un constat de plusieurs délégués sur la situation du bénévolat qui ne se renouvelle guère dans les délégations, de plus, celui-ci est en majorité d’origine catholique et monolithique, pour ne pas dire « gaulois ».

Les objectifs du chantier sont d’ouvrir un peu plus les portes du Secours catholique aux différentes communautés présentes en Ile-de-France afin que les bénévoles soient à l’image des populations présentes sur le territoire, de comprendre leur mode de fonctionnement, leur vision du monde, leur paradigme de compréhension au regard des nôtres, d développer et de renouveler le bénévolat sur des territoires nouveaux, isolés et/ou marginalisés.

Les actions qui sont mises en œuvre sont de trois ordres : travailler, avec des bénévoles d’origines ethniques diverses, la question du bénévolat et la notion de solidarité ; étudier le développement du réseau dans des territoires isolés des départements ou arrondissements ; être accompagné par des professionnels, quand cela est nécessaire.

Les membres du groupe sont des bénévoles et des salariés des délégations volontaires de l’Ile-de-France et des salariés du siège national, originaires de communautés diverses. Accompagné par le département « bénévolat » du siège, le groupe travaille depuis septembre dernier, au rythme d’une journée par trimestre.

Les découvertes du groupe sont d’ores et déjà les suivantes :

-  le langage de l’association n’est pas adapté : nous employons les termes de gaulois, d’ethnie, de gens de couleur. Tous ces termes ne sont pas clairs ; ils sont même ambigus et peuvent mettre mal à l’aise ou être mal interprétés, etc. En ayant pris conscience au départ du groupe, nous n’avons pas pour autant trouvé de solutions ;

-  les motivations des bénévoles diffèrent. Parmi les bénévoles qui sont traditionnellement et majoritairement des retraités devenus inactifs, une majorité vient au Secours catholique pour se rendre utile dans une société de l’utilité où pour exister socialement, il leur faut être quelqu’un et donc travailler (sans être salarié). Le bénévolat est socialement valorisant ; il donne une utilité sociale, il est une source d’identité. Les bénévoles aiment servir les personnes, apporter une aide, etc : l’identité est à cet égard plus fonctionnelle. Les « personnes d’autre origine » peuvent venir avec d’autres motivations comme le lien social, d’où leur volonté de rencontrer d’autres personnes, le désir de vivre des temps conviviaux, de fêter des évènements, etc. C’est aussi une source d’identité que de « fabriquer » du lien social : l’identité est alors, dans ce cas, plus relationnelle.

-  Les notions de base sont à revisiter, ainsi de la « solidarité » qui, dans une visée fonctionnelle, doit « se faire » : traditionnellement, les bénévoles viennent au Secours catholique pour rendre service et la solidarité va donc dans un sens : « je donne ! », avec le danger de l’assistanat. Une bénévole camerounaise nous a dit avoir été choquée le jour où elle a demandé une aide : plus personne n’était là pour la lui rendre, la solidarité étant envisagée dans un seul sens ! Sa compréhension de la notion de solidarité était différente puisqu’elle pensait : « Je suis venu pour aider, mais si, un jour, j’ai besoin de quelque chose, il sera normal que ma demande soit prise en compte ». La notion de solidarité est ici envisagée dans un autre sens, plus partenarial et c’est un appui fort pour sortir de l’assistanat et engager un accompagnement visant l’autonomie de la personne. Une telle conception bouleverse nos structures établies…

-  Un nouveau profil et de nouvelles équipes : les équipes concernées (Noisy-le-Grand, Saint-Ouen, Fleury-Mérogis, Villiers-le-Bel, etc ) ont constaté que la mise en place de la mixité ethnique au sein des équipes se fait beaucoup plus facilement dans des équipes nouvelles ou à l’occasion d’activités nouvelles. Par contre, une équipe déjà établie se base sur une culture d’aide qui a du mal à intégrer de nouveaux profils de bénévoles et ceci se renforce lorsque l’équipe est « monoculturelle ». Ceci dit, le groupe qui s’était réuni pour examiner comment promouvoir le mixage des populations s’est rendu compte, au fil des rencontres, que ce mixage était déjà en route et que c’était une bonne nouvelle pour le Secours catholique, mais aussi, plus largement, pour la solidarité.

Au stade où en est ce travail, des questions restent en suspens : nous avons remarqué que les équipes « pluriculturelles » n’accueillaient pratiquement plus ces bénévoles d’ « origine française » que nous avons qualifié de « gaulois » et cette question reste sans réponse. Nous avons constaté aussi l’importance d’avoir au moins un ou deux de ces bénévoles d’origine française dans l’équipe, car cela peut être l’unique personne « blanche » que les personnes d’origine étrangère rencontreront et avec laquelle ils pourront être en relation. Les jeunes de 18 à 25 ans sont une piste à explorer : ils franchissent plus facilement les cultures. Leur identité est encore en construction et donc plus malléable a priori.

■ Les associations franco-berbères (Leila Kerchouche)

L’association des Juristes berbères de France est une des nombreuses associations culturelles qui gravitent autour du Barreau de Paris. Créée par des jeunes juristes et avocats qui conduisaient des activités, notamment dans le domaine de l’accès aux droits, l’association affirme sa laïcité, dans un contexte de montée des phénomènes religieux. Son activité n’est pas seulement en direction des berbères, dans la mesure où, par leurs métiers, les juristes sont confrontés à bien d’autres problématiques : accès aux droits pour les femmes, soutien de la parentalité, connaissance de la loi, éducation à la citoyenneté française… C’est ce qui a conduit l’association à intervenir dans les établissements scolaires, pour y parler de la délinquance des mineurs, de l’autorité parentale, etc.

Lorsque notre association intervient dans les écoles, les enseignants ne comprennent pas ce que viennent faire des « juristes berbères » : c’est choquant et c’est tout juste si on ne dénie pas à l’association le droit d’intervenir. Il faut prendre le temps d’expliquer notre spécificité, afin de désamorcer la méfiance, les préjugés et les préventions : faire comprendre que notre légitimité première d’association « berbère » est de s’inscrire d’abord dans le droit commun français.
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La « question identitaire » se vit différemment selon l’histoire des personnes et des groupes humains. Pour les Berbères, elle a constitué, dans la deuxième partie du 20° siècle, un élément essentiel dans le combat des indépendances et de la construction des états nations issus de la décolonisation. Il s’agissait de faire vivre son identité personnelle et de groupe face à une identité officielle des régimes réductionniste et agressive. Dans ce contexte, l’immigration a été un espace de liberté et d’affirmation de soi pour les Berbères.

C’est par l’affirmation de leur identité et de leur culture que les Berbères de France ont essayé d’échapper aux politiques de contrôle mises en place par les régimes militaires d’Afrique du Nord, en lien avec la France. L’affirmation identitaire a poussé les Berbères à se vivre plus rapidement comme citoyen français et européen, car il s’agissait de cadres qui ont pu leur permettre d’être eux-mêmes, c’est à dire d’être citoyen français avec leur culture berbère.

Les premières associations berbères sont nées en France en 1967 (Académie berbère à vocation culturelle) et c’est, avec la loi de 1981 sur la liberté d’association pour les étrangers, qu’elles se sont affirmées. Aujourd’hui, en dehors des associations cultuelles musulmanes, c’est le seul réseau véritablement conséquent (plus de 70 associations), issu de l’immigration. Il a permis de mettre en valeur la dimension laïque et profane des cultures d’Afrique du Nord face à la montée de la religiosité et du prosélytisme islamiste.
Enfin, ce réseau a été un espace où ces populations ont pu se vivre sans l’assistance des travailleurs sociaux, bref un espace qui est véritablement d’auto-construction et de liberté.

Les associations franco-berbères construisent-elles une communauté ? Sont-elles communautaristes ? A ces questions, les associations franco-berbères répondent que la communauté est un fait social qui s’impose aux associations qui en sont une émanation et une expression. Les associations ne recherchent pas la mise en place de droits spécifiques pour la communauté berbère. Elles cherchent uniquement un traitement égalitaire en tant que citoyen français. Les associations franco berbères ont refusé les carcans définis pour l’identité : arabe et musulman. En conséquence, elles défendent la diversité et elles donnent la parole à la sensibilité laïque des français originaires d’Afrique du Nord.

Les associations franco-berbères ont évidemment évolué, au fil des années : les associations ont développé une offre culturelle berbère ouverte à tous et, à ce titre, elles ont refusé le repli sur soi. C’est la société française qui n’est pas assez ouverte vis-à-vis d’elles. Elles sont confrontées au soupçon de communautarisme et à la peur de l’autre (racisme et discrimination). Les associations franco berbères se battent pour inscrire la culture berbère comme une culture de France, celle de milliers de citoyens français, aux côtés de leurs compatriotes basques, bretons, etc (cf. Charte européenne des langues régionales et minoritaires).

En conséquence, les revendications des associations berbères de France sont un enseignement du berbère au sein de l’éducation nationale française et programmations artistiques dans le droit commun.. D’ailleurs, les associations franco-berbères participent de plus en plus à l’action sociale de droit commun dans l’intérêt général ; elles sont devenues des associations passerelles pour les franco-berbères, pour lesquels elles constituent une première marche dans l’engagement associatif et citoyen. On y entre et on en sort ; ce ne sont pas des mouvements sectaires. Les associations franco-berbères ont développé et enrichi leurs partenariats. Elles prennent toute leur place dans l’intégration et l’engagement citoyen.

Dans la mesure où elles ont mis en place des actions pour favoriser l’engagement citoyen et politique en refusant les listes ethniques, elles ont fait le lien avec la sphère et le monde politique par des tables rondes, des rencontres débats... Les associations franco-berbères favorisent une attitude pro active pour entrer dans la société française et elles essaient de s’inscrire et d’ouvrir des réseaux sociaux, tout particulièrement pour l’accès à l’emploi.... Les associations franco-berbères défendent l’expression d’un point de vue et d’une parole légitime sur les politiques publiques : intégration, lutte contre les discriminations, mémoire de l’immigration...

Nous ne demandons pas de choses particulières à la République, mais exigeons le même traitement et la défense des diversités culturelles dans le cadre national. C’est pourquoi nous avons développé une offre culturelle berbère ouverte à tous et que nous nous voulons une association « passerelle » franco-berbère.

■ Discriminations ethniques et milieu associatif (Jean-Claude Barthez)

Le changement de politique du Fasild a conduit la Fonda Rhône Alpes, en lien avec des associations de terrain, à s’intéresser à la lutte contre les discriminations ethniques, y compris dans le milieu associatif. Dès 2004, dans le cadre d’un groupe de travail mis en place autour du « vivre ensemble » et animé par la Fonda, le thème dominant a été celui des discriminations ethniques subies par les participants ou dont ils avaient été témoins. Suite à ce constat, une étude/action a été engagée par la Fonda avec trois objectifs : constituer un collectif réunissant des victimes, interroger des associations sur leurs pratiques, amorcer une approche interculturelle.

Tenter de regrouper des victimes de la discrimination a été un échec complet, la démarche se heurtant à la difficulté qui est celle des victimes de porter le préjudice sur la place publique. De même, il n’a pas été possible d’organiser de véritables échanges interculturels où chacun aurait explicité quelles étaient les valeurs de son milieu auxquelles il se référait dans sa vie sociale. Ce type d’échange se heurte à de grandes difficultés parce qu’il touche à l’intime. Au mieux, on préfère en rire ; cf. à ce sujet le comique d’Astérix fondé sur les différences des pratiques habituelles et qui renvoie à cet inconscient culturel.

Par contre, le travail avec les associations a amené les participants à constater ce qu’on appellera des « pratiques d’ethnicisisation ». Ainsi, sur la base normale des regroupements par affinité, se manifeste la tendance à cantonner les participants à des activités ou des situations définies par l’origine des personnes : femmes maghrébines affectées au couscous et à la pâtisserie orientale ou, plus marqué, le recrutement d’animateurs de même origine que leur public qui peut aboutir au rejet, dans un établissement en principe ouvert à tous, de ceux qui ne sont de cette origine. Autre cas, dans un même équipement de quartier, deux associations de femmes, l’une « gauloise » et l’autre « maghrébine, » n’ont jamais pu se rapprocher.

Plus largement des associations d’origine immigrée qui se veulent des creusets d’intégration permettent à leurs membres de renforcer leur identité, mais réclament aussi « le droit à l’indifférence », au droit commun. Or si le mouvement associatif accepte, voire favorise cette ethnicisation positive (se regrouper pour une intervention plus efficace), il existe un risque évident d’enfermement, de confinement et, pour le moins, de méfiance ou de rejet de ces regroupements.

Au terme de cette étude-action , la Fonda Rhône-Alpes a proposé à l’ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) de continuer le travail sur la tendance à l’ethnicisation dans des associations d’éducation populaire et dans d’autres qui se définissent par l’origine ethnique. Cette analyse se fondera sur la problématique de la « discrimination systémique ». Cette notion est ambiguë car, puisque c’est le système, chacun est tenté de renvoyer sur les autres la responsabilité de la discrimination et, dans le milieu associatif, il arrive qu’on refuse de regarder en face ses propres pratiques discriminantes.

En fait, les phénomènes de discrimination sont présents dans toutes les sociétés et depuis toujours. Est en jeu le rapport à l’étranger et à la différence. Il y a bien des discriminations à l’égard des méridionaux ou des gens du Nord. Les guerres de religion ne sont pas si anciennes, dans notre histoire de France. Il n’y a pas si longtemps que les personnes laborieuses étaient assimilées à des personnes dangereuses. La France a renvoyé des Polonais chez eux… Par ailleurs, le passé colonial et les rapports Nord-Sud pèsent sur nos relations avec les Maghrébins, mais aussi avec beaucoup d’autres Africains.

Il s’agit donc de tenter de démonter les mécanismes qui, la plupart du temps de façon inconsciente, nous amènent, y compris dans le milieu associatif, à nous méfier de qui est différent et à nous en protéger, au mieux en le renvoyant à son propre milieu ou à sa propre origine, sous le prétexte de respecter sa culture !

■ Associations sportives et diversité (Laurence Munoz)

Une fédération affinitaire – en l’occurrence catholique - comme la Fédération sportive et culturelle de France peut paraître anachronique ; elle est tout le moins minoritaire dans une société sécularisées où le mouvement sportif s’est autonomisé et détaché en général de ses origines, y compris pour bénéficier du soutien des pouvoirs publics. Dans les années 1990, le fait religieux revenant sur le devant de la scène, à travers l’Islam, la FCSF se pose des questions d’identité : comment une activité sportive peut se fonder ou se référer à une action religieuse ? C’est intéressant à prendre en compte dans le cadre d’un séminaire sur les identités.

Alors que le CNOSF s’interroge sur la demande d’associations sportives musulmanes, l’intervention et la prise en charge de l’Etat dans le sport s’accompagne par la demande de passer par des statuts-type pour bénéficier d’un agrément ou le garder. Dans ces conditions, que devient la liberté d’association ? A partir des années 1960, la « mission de service public » devient gage de reconnaissance de la fédération sportive : ainsi, à l’occasion d’une rencontre internationale de 2000 athlètes et gymnastes, il est demandé d’effacer l’épithète « catholique ». Dans le même temps, est jouée l’ouverture à tous, sans s’arc-bouter à l’appartenance confessionnelle et, du coup, la référence à une croyance se dilue. Les dirigeants peuvent avoir, à juste titre, le sentiment d’être dans une situation de funambule, d’être renvoyée à un travail de l’ombre qui échappe à la frénésie médiatique, dans un environnement sportif marqué par le développement du commercial. Il est par ailleurs évident que la Fédération ne peut fonctionner sur sa seule légitimité historique.

Un tel séminaire permet de confronter la diversité et la similitude des points de vue. Les questions que pose l’identité religieuse sont revenues au premier plan. Au 19° et au 20° siècle, toute une partie de la vie sociale et des associations s’étaient structurées sur un double axe confessionnel et non-confessionnel, les partis ayant eux-mêmes leurs associations sportives. Le monde associatif en témoigne. Certes, dans les années 1970-1980, les choses se diluent, même si sur le terrain les choses ne sont pas toujours simples. Il est donc important de se replacer dans le temps et de ne pas mythifier certaines époques.

■ Identités et diversité, question taboue et indécente ? (Hamou Bouakkaz)

Aujourd’hui, autour de nous, dans la France qui se veut être le pays des droits de l’homme, des pans entiers de la population sont exclus de la vie de la cité.

Ce constat d’une apparente trivialité peut servir de point de départ à notre réflexion. Il est en tout cas le principal aiguillon de mon action en tant qu’homme politique : j’ai été trop souvent confronté aux murs invisibles qui excluent, à des titres divers, que ce soit en tant qu’aveugle, kabyle ou encore du fait du niveau socio-économique de mes parents. Je ne puis me résigner à ce que les fractures profondes de la société française perdurent, ni tenter de les occulter par une belle rhétorique politiquement correcte. Le suffrage universel et le Maire de Paris m’ont confié un mandat d’adjoint en charge de la démocratie locale et de la vie associative. Il me semble que ce domaine particulier de la politique est l’un des plus à même de faire enfin bouger les choses sur le front de la diversité. Ses ressources demeurent encore en grande partie inexplorées, contrairement aux leviers plus classiques tels que les subventions étatiques qui ne peuvent à elles seules combler le retard français en termes de diversité. Voilà mon point de vue que je me propose de développer.

A la différence d’autres pays, la France n’a pas encore commencé ce travail sur elle-même. La question des identités et de la diversité semble taboue. Elle gêne, elle paraît indécente. Les hommes politiques tendent à tourner autour du pot et à discourir sur des sujets plus superficiels, de peur de froisser leurs électeurs. Pourtant, nul ne peut remettre en doute la bonne volonté et l’action souvent résolue de nombreux acteurs, dont notamment les associations, dans la lutte pour l’inclusion de tous dans la société. La réalité de l’exclusion en France n’est pas tant due à l’absence de structures spécialisées ou à un manque de moyens, que plutôt à un mauvais usage de ceux-ci.

Le présent séminaire a donc, à mes yeux, un triple mérite. Premièrement, celui d’aborder de plain-pied la question de la (non-) intégration dans toute sa diversité : en effet, n’importe quelle caractéristique de l’être humain peut servir de prétexte à l’exclusion, que ce soit la culture, l’origine ethnique, ou aussi le handicap ou l’âge. Deuxièmement, celui de mettre l’accent sur les associations, qui sont le plus souvent les grandes oubliées des politiques d’intégration à la française, alors même que l’objectif ultime des unes et des autres est similaire, à savoir créer du lien social. Enfin, le présent séminaire peut permettre de redéfinir ce que l’on entend par le terme si galvaudé d’identité : loin d’être unique et invariable dans le temps, elle est multiple, changeante selon les moments et les endroits, en perpétuelle évolution, bref à l’image de la richesse de l’être humain. Ces trois constats peuvent servir de fondement à toute réflexion et action sur les identités et l’inclusion de tous dans la société française.

En France, le dossier des identités et des exclusions qui en émanent est officiellement clos depuis de longues années. Si l’on prend à la lettre le discours mis en place il y a plus d’un siècle et qui sert d’auto-définition à la France, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, il n’y a pas de sous-identités, de sous-groupes, mais une seule nation française. Les différences d’état au sein de la société sont censées avoir été abolies en 1789. Vivre en France, devenir français passe par l’abandon total et définitif des identités antérieures.

En soi, ce modèle théorique est impeccable. Néanmoins, on confond trop souvent une vision idéale des choses avec la situation effective. Le fait que ce modèle théorique soit érigé en dogme exclusif empêche de voir, empêche d’agir sur la réalité. Prenons l’exemple des statistiques de la diversité. Le fait qu’elles soient interdites ou inexistantes, comme dans le cas des statistiques dites ethniques, ou que leur qualité soit de moins en moins bonne, à l’image des statistiques sur l’insertion des personnes handicapées, tout cela rend pour ainsi dire impossible une action sérieuse et efficace, tout en créant un terreau favorable aux fantasmes de toute nature, à commencer par celui - en plein essor ces derniers temps - qui veut que les « étrangers » soient en fait des privilégiés en France et bénéficient d’avantages que les « Français » n’ont pas, le tout avec la bénédiction d’associations d’extrême-gauche. Le terme « association » commence à avoir mauvaise presse, y compris dans certains grands quotidiens nationaux.

Non seulement il est difficile d’avoir une idée claire de la situation, mais il est périlleux, pour un responsable politique, d’aborder la question des identités. Elle le place dans une situation inconfortable, vu qu’il est censé être l’élu de la nation, laquelle est à son tour censée n’admettre qu’une seule et unique identité. Elle n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, populaire auprès de l’électorat, d’autant plus que les étrangers n’ont toujours pas le droit de vote en France et que les habitants dits des quartiers, ceux-là mêmes qui sont directement frappés par l’exclusion, votent peu.

Enfin, le fait que le modèle théorique d’identité à la française soit considéré comme plus réel que la réalité elle-même a une fâcheuse conséquence : l’inversion des responsabilités. Le problème des ségrégations multiples qui parcourent la société française serait dû à l’existence même de personnes exclues, non pas aux défaillances des autorités publiques ou privées. Si l’on confond le modèle théorique d’égalité républicaine de tous face à l’Etat avec la réalité sociale, si l’on en fait un « credo » au fondement de l’identité française, alors celui qui se plaint d’un défaut d’inclusion est par ce simple fait en porte-à-faux avec la foi républicaine et ne peut donc faire partie de la communauté nationale. Les trois ministres du gouvernement actuel issues de l’Afrique en sont un bel exemple : elles sont contraintes de se livrer en permanence à une surenchère rhétorique républicaine, à condamner sans relâche leurs propres origines, et même, dans un registre tragi-comique, de miser sur le grand luxe à la française pour démontrer par l’image à quel point le modèle d’intégration à la française est efficace. Symétriquement, la confusion entre identité nationale française et la foi dans le modèle théorique décrit ci-dessus rend difficile toute critique ou suggestion d’amélioration : tandis que, dans les autres démocraties occidentales, la critique des politiques publiques et du gouvernement en place est une activité normale, en France elle tend à être perçue comme une atteinte à l’intégrité nationale, notamment lorsqu’elle porte sur les abus de la police ou sur le président de la République, un poste hybride sans équivalent en Occident, à la fois l’incarnation de la France et le détenteur de presque tous les pouvoirs. Critiquer les deuxièmes revient en quelque sorte à s’exclure du premier.

Bref, un tel système ultra-centralisé de gestion des identités, bien que théoriquement admirable, n’est pas tenable dans les faits. Comme à Athènes, toutes proportions gardées, la fiction d’une égalité et d’une identité mutuelle parfaites entre les citoyens risque d’aboutir à la genèse d’une large classe de sous-citoyens, métèques et autres esclaves. La volonté de ne conserver qu’une identité unique est, elle aussi, absurde in fine. Si on fusionnait tous les clubs de football en une équipe unique pour qu’il n’y ait plus de différences d’identité régionale au sein de la République indivisible, le jeu en tant que tel cesserait ipso facto. Plutôt que de se mobiliser en vue d’un objectif inaccessible et non-souhaitable, une autre approche est nécessaire.

Dans les faits, de très nombreux compromis, plus ou moins boiteux, ont été faits depuis longtemps avec la pureté du modèle républicain, sous la pression de la nécessité et le plus souvent dans la discrétion, voire la dissimulation. L’une des meilleures illustrations de ce phénomène est la politique française dans le domaine du handicap. Pendant longtemps inexistante, vu que l’égalité des citoyens devant la loi était censée être accomplie, elle a, durant plusieurs décennies, consisté en une série d’accords communautaristes avec telle ou telle association dédiée à un handicap particulier. Malheur à celui dont le handicap était mal représenté, qui n’entrait dans aucune case ou qui était dans plusieurs à la fois (polyhandicaps). Ô paradoxe, la France, Etat républicain ennemi juré des communautarismes, est l’un des rares pays à avoir, aujourd’hui encore, un plan « cécité », un plan « autisme », etc, dont l’efficacité, au demeurant, demeure à prouver. Un autre exemple pourrait être la loi sur la « parité » : pour la faire adopter, c’est-à-dire pour que soit officiellement reconnu un dysfonctionnement de la République et pour qu’une entorse à ses règles soit gravée dans le marbre de la constitution, ses défenseurs ont dû plaider l’absolue unicité de la discrimination faite aux femmes vis-à-vis des autres discriminations et jurer qu’il n’y en aura pas d’autres. En lieu et place de ces arrangements, il aurait fallu étendre la loi sur la parité à toutes les discriminations.

Plutôt que d’abonder dans le sens de ce jeu complexe consistant d’une part en la réaffirmation exacerbée d’un modèle théorique aussi beau qu’improbable où la dissimulation des dérives est la règle, et d’autre part en la mise en place, sous la contrainte de la nécessité, de dérogations, de ruptures d’égalité, et par voie de conséquence d’une concurrence malsaine des discriminés, contraints de se regrouper en associations de pression, pour ne pas dire de lobbies, une tout autre approche s’impose. Le principe de la démocratie locale et de la vie associative est d’inverser le paradigme : plutôt que d’aller de haut en bas, de l’Etat abstrait et central vers la multitude de citoyens existants grâce à lui et censés partager la même identité, il part des êtres humains dans leur diversité et leurs liens mutuels.

Les deux approches sont complémentaires, le tout est de parvenir à un bon dosage. Trois raisons peuvent nous inciter à compter sur la démocratie locale et la vie associative pour apporter une meilleure solution à la question des identités en France et des multiples formes d’exclusion dont elle s’accompagne. Premièrement, elles sont de puissants antidotes au risque que court la société actuelle de devenir un simple ensemble formel d’individus autocentrés pour ne pas dire solipsistes, que ce soit sous la forme de simples maillons dans la grande toile qu’est Internet, soit en tant que masse de citoyens-clones tous identiques sous l’autorité de la puissance abstraite de l’Etat, soit enfin comme une multitude de boîtes noires dont la finalité serait de consommer les mêmes produits. Ces visions profondément réductrices voire négatrices de l’homme nuisent à ce qui j’ai défini ci-dessus comme ma mission, à savoir de créer du lien social. Si l’autre n’est qu’une copie, nécessairement moins parfaite, de moi-même, à quoi bon entrer en lien avec lui ? C’est à nous de ramener la société dans une lutte opiniâtre contre l’individualisme.

Deuxièmement, la dynamique associative permet d’entrer dans une autre dimension des identités, de les redéfinir en profondeur. Du moment que l’identité n’est plus définie par un mot écrit sur un passeport (ou, pire, par l’absence de passeport), mais par la libre implication de chacun dans telle ou telle association, telle ou telle entreprise, tel ou tel lieu de vie, les identités deviennent une richesse. Votre séminaire procède de cette autre démarche, issue d’une identité plurielle, ayant besoin d’une confrontation avec l’autre. Oui, on peut être catholique, protestant, musulman et français ! Le Français ne peut être réduit au béret basque et à la baguette de pain. Personnellement, selon les heures, je suis tantôt aveugle, tantôt maghrébin, tantôt élu de la République, tantôt condamné à obéir aveuglement à mon chien-guide. Comment pourrait-on subsumer toutes ces identités sous une seule étiquette à rallonge correspondant à cette « identité » unique supposée ? Je risquerais au passage d’être quasiment le seul à la porter, gage d’exclusion supplémentaire. Un proverbe slovaque dit que plus tu parles de langues, plus tu vis de vies. Et si le véritable humanisme était de permettre à chacun de développer cette, pour ainsi dire, polyglossie identitaire ?

Enfin, la démocratie locale et la vie associative ne sont pas des recettes figées. Elles laissent la porte ouverte aux initiatives. La France d’aujourd’hui a désespérément besoin de cette souplesse, elle qui est marquée par de prodigieux facteurs d’immobilité dans tous les domaines, que ce soit le domaine économique, culturel et surtout politique.

Les quelques remarques qui précèdent ne se veulent pas être une doctrine permettant de penser l’identité, ou plutôt les identités. Il s’agit, au contraire, du cri du coeur d’un aveugle, français d’origine kabyle, dont les parents sont analphabètes et qui est devenu élu de la République, à la vue de tous les abus, exclusions et ségrégations dont notre pays est de plus en malade. Il est urgent de sortir des situations figées, des discours rhétoriquement impeccables, mais dont l’objectif est de dissimuler des situations humainement inacceptables, de la stratégie de l’autruche ou de Tartuffe dont la France fait si souvent usage en la matière.

Si les identités sont aussi multiples et diverses que l’être humain, nous sommes bel et bien confrontés à un adversaire unique : la discrimination. Hydre unique qui prend de multiples visages et facettes, elle exclut des millions d’entre nous, ici, au pays des droits de l’homme, sans que l’on puisse - dans la plupart des cas - prendre la pleine mesure du phénomène. Bref, c’est peut-être dans la démocratie locale et la vie associative que repose la clef d’un monde un peu plus humain. Pris dans un dilemme entre Sartre (« l’enfer, c’est les autres ») et l’abbé Pierre (« l’enfer, c’est moi coupé des autres »), je me sens acculé à l’optimisme.

3. Echange et débat

Richard Béraha, président de l’importante association parisienne Hui Ji, accompagné par Chen Lin Liang, un des membres de cette association, précise que les premières associations chinoises en France ont un siècle. Elles maintiennent un système social qui est transnational. En 2002, Hui Ji est née d’un collectif de sans papiers. Il s’est transformé en association, avec une équipe franco-chinoise qui a gardé une mission de défense, mais s’est donnée aussi une mission centrale de médiation et d’interface entre la société française et un monde chinois qui continue de faire l’objet d’énormément de suspicion et d’autant d’ostracisme que les associations musulmanes.

Jeny Bacry, membre d’une association de médiation culturelle du Val-d’Oise, intervient en permanence autour de la « diversité culturelle », constatant que nous avons déjà à être des médiateurs culturels dans notre propre culture. Leur association intervient dans des écoles où les relations entres communautés peuvent être très tendues (ex : Garges, Sarcelles) : ces interventions sont conduites, en binôme, sur trois ans. La prise de contact se fait systématiquement à partir des origines de l’une et de l’autre, dans le dialogue avec les jeunes. N’étant pas des électrons libres, il s’est avéré que nous étions de super régulateurs : parce que nous acceptions de nous présenter comme juif, comme musulman pratiquant, etc, la parole émergeait.

Patrick Boulte, administrateur de la Fonda et d’associations de lutte contre le chômage, souhaite revenir sur ce qui a été dit des discriminations et affinités qui jouent dans la vie associative, y compris lors du recrutement des professionnels. Il constate que nous sommes tous sur des ressources identitaires plurielles (professionnelle, culturelle, etc). Se limiter à une de ces identités est un appauvrissement. Du coup, la discrimination qui s’installe parfois sur ces questions culturelles au niveau même des professionnels lui apparaît particulièrement grave, là où précisément la compétence et l’expérience professionnelle devraient permettre à une pluralité d’appartenance identitaire de jouer !

Bruno Coste, membre de la Fonda et responsable de l’Uriopss Ile-de-France confirme que les associations sont effectivement confrontées au défi de la diversité. L’Union dans laquelle il travaille regroupe des associations catholiques, protestantes, juives, etc, mais elle ne fédère pas d’associations musulmanes, africaines ou asiatiques. Cette ouverture n’existe pas, alors même que l’Union se veut dans le brassage, la transversalité et la diversité, avec un affichage de valeurs humanistes. N’y a-t-il pas là, dans ce blanc étonnant, la manifestation d’une défiance ou crainte des « associations gauloises », à l’égard notamment des associations musulmanes assimilées à l’Islam intégriste. Dépasser cette situation suppose une volonté réciproque de mettre fin à cette situation.

Jean-Claude Guérard, membre de l’association Vie nouvelle, association d’éducation populaire et de formation, par ailleurs militant en Seine-Saint-Denis d’association sportive et sociale, constate qu’une des difficultés à dépasser est que chaque association défend son projet, sa communication et ses valeurs. Les associations se heurtent également aux discriminations et à la diversité des cultures et des communautés. Il faut reconnaître que les services déconcentrés de l’Etat et les collectivités territoriales prennent des initiatives et témoignent de réussites en matière d’intégration, dans des contextes difficiles (ex : Bobigny compte 80 ethnies et 60 associations « identitaires »). La discrimination la plus sévère est celle qui persiste au niveau de l’accès à l’emploi, en dépit des lois et textes qui existent. Les associations elles-mêmes ne manquent pas d’outils et de structures pour créer des liens entre elles, pour fédérer leurs demandes, faire circuler les expériences et les démarches.

Evelyne Perrin, membre d’AC et de RESF 94, revient sur le « droit à l’indifférence ». Elle expérimente que les gens ont à la fois besoin de ce droit et du droit à la communauté, dans une France qui avance avec la crainte récurrente du communautarisme musulman, africain ou asiatique. Et pourquoi pas catholique traditionnel ou juif intégriste ? Effectivement, nos contemporains réclament une identité multiple faite de diverses appartenances. Ils refusent d’être cantonnés à une seule de ces identités ou de ces appartenances.

Un membre d’une association sociale remarque que beaucoup d’associations, dont la sienne, n’ont toujours pas intégré la « parité » entre hommes et femmes, pas plus qu’une véritable « diversité ». En matière d’intégration, les freins et les résistances ne sont pas moindres dans les associations que dans les autres institutions. Ainsi dans une association catholique, lorsqu’il s’agit de rencontrer une association islamique qui œuvre pourtant avec des objectifs proches et sur le même territoire. A l’expérience, il s’avère que les associations « gauloises » connaissent mal ou très peu les associations et la culture musulmane : on ne se parle pas et effectivement, on oppose aux musulmans de France la situation de leur pays d’origine ou celle de l’islamisme radical.

Jan Olsson, membre du Comité économique et social européen, suédois et européen, son identité est européenne. Ce débat a lieu dans tous les pays européens. Il faut organiser des réponses locales, nationales, mais aussi européennes : ainsi de la défense de la démocratie participative et de la vie associative, avec un Traité de Lisbonne qui fait obligation de consulter les associations avant la décision politique. Un forum européen des migrations a été lancé qui prend en compte les minorités ethniques. Enfin, une charte des droits fondamentaux existe, avec la possibilité d’une citoyenneté européenne à mettre en place. L’éducation à la citoyenneté est importante. L’islamophobie est sous-jacente à la question de l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Il faut rappeler que les lois et mesures contre les discriminations sont venues par le droit européen.

4. Points de vue de chercheurs et première synthèse

►Richard Beraha, Président de Hui Ji, chercheur à l’EHESS

La diversité des points de vue qui viennent de s’exprimer est passionnante. Ce séminaire n’a réuni de représentants d’associations d’Afrique Noire ou Rom, ce qui pourrait indiquer qu’il y a des hiérarchies en la matière. Dans tous les groupes et communautés qui ont vécu des migrations, il apparaît deux logiques, l’une de reproduction et l’autre de transformation.

▪ Logique de reproduction

Pour prendre l’exemple de l’immigration chinoise, la grande crainte des chinois est de ne pouvoir transmettre à leurs enfants des savoir-faire et des éléments culturels. Cette logique est encore profonde, pour preuve le souci d’inciter la seconde et la troisième génération à retrouver leurs racines en les envoyant séjourner en Chine. La communauté est une ressource. Le véritable enjeu est essentiellement social : il réside dans la capacité à accéder aux droits et à une ascendance sociale que l’appartenance à la communauté et au groupe est sensé favoriser. Au travers de l’association chinoise, la logique de la solidarité se glisse dans celle de la reproduction.

▪ Logique de transformation

Hui Ji, association créée par de jeunes migrants a tout de suite cherché à articuler le singulier et l’universel, en gros à s’ouvrir aux autres communautés et à s’insérer – contrairement à une grande partie des associations géodialectales chinoises – dans le tissu social français. Le quartier de Belleville était propice aux croisements.

Il s’agit pour eux d’agir sur leur communauté dans une optique de transformation individuelle et collective. L’adaptation à une nouvelle société nécessite pour les chinois un effort important notamment linguistique, pas indispensable à l’intégration économique parce qu’ils trouvent des emplois au sein de leur communauté. Hui-Ji apporte aux migrants des services concrets (soutien administratif, formation linguistique, médiation scolaire et familiale, santé, social…) qui tous, les incite à changer leurs représentations, à articuler leur forte appartenance à leur communauté à un début de sentiment de citoyenneté au sein de la société française (ce sentiment se développe plus aisément pour ceux qui ont été scolarisés en France). Un des rôles des associations est aussi d’agir sur les pouvoirs publics français afin qu’ils dépassent leur à priori et modifient les représentations souvent erronées et stéréotypées qu’ils ont des migrants asiatiques.

On ne redira assez que le processus de socialisation des migrants dépend tout autant de la société d’accueil que d’une essence particulière que nous qualifions de culturaliste. Témoin, la silencieuse et harmonieuse intégration des « boat people », dont 70% étaient d’origine chinoise : à l’époque, ils avaient été l’objet d’un courant de sympathie et ils avaient été accueillis par la France, ce qui n’est plus le cas des migrants chinois des années 80.

Enfin, envisager, au sein d’une association et dans une même entité la reproduction d’éléments identitaires culturels et sociaux et leur transformation pour faciliter l’autonomie des migrants dans leur nouvelle société nécessite l’apport de services concrets autant de sources de médiation et de rencontre, mais aussi des équipes multiculturelles qui travaillent selon le principe de réciprocité.

►Evelyne Perrin, sociologue

Une enquête auprès de 200 jeunes a été réalisée, quelques mois après la création d’un Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement. Il s’est révélé que les jeunes étaient avides d’en parler, manifestant une très grande inquiétude et une vive émotion. Très peu (6%) se sont montré d’accord avec la chasse aux sans papiers et ils trouvent choquant le durcissement sur le regroupement familial. Par contre, ils sont très attachés à la diversité ethnique. Le concept d’identité nationale est, pour eux, vide de sens, plus sensible qu’ils sont à la diversité d’une foule bigarrée. Leurs positions sont diverses ; elles ne sont pas figées, comportent beaucoup de facettes et témoignent d’une grande incertitude.

On peut parler d’une « identité rhizome plus que racine ». Ils ont l’impression que le Gouvernement leur déclare la guerre et, en cela, ils rejoindraient la situation des classes populaires. Dans le même ordre d’idée, ils sont virulents à l’égard d’une « Europe forteresse » et pensent qu’il y a une dette vis-à-vis de l’Afrique. Le projet de directive européenne d’une rétention de 18 mois constitue bien une clause politique très frileuse à l’égard des communautés et des immigrations.

►Sophie Blampin, psycho-sociologue

Au terme de cette matinée de travail, je vous livre quelques éléments de synthèse que j’ai mêlés à des éléments de réflexion que les échanges m’ont inspirés.

Nous avons vu au travers des témoignages que l’histoire a une empreinte forte sur les individus mais aussi sur les associations (ex : Secours Catholique, Fédération Sportive et Culturelle de France).

Par ailleurs, l’appartenance à des groupes sociaux contribue à la construction des identités. Nos identités s’enrichissent chaque jour par imprégnation de ce que nous vivons.

En ce qui concerne le communautarisme, je reprendrai ici les propos de Leïla Kerchouche qui le définit comme ce qui nous rassemble et non ce qui nous différencie : c’est le besoin de tout individu de se retrouver entre pairs. A titre d’exemple, des étudiants infirmiers venant des Antilles pour leurs études m’ont expliqué leur besoin de se rassemble : on peut comprendre en effet qu’il n’est pas facile d’arriver des Antilles pour vivre à Paris et se rassembler peut les aider à vivre ce changement.

Pour éviter toutefois les écueils de l’autre facette du communautarisme, quelques repères me semblent importants : développer les liens entre les groupes, promouvoir l’ouverture, ne pas rester figé sur une réalité qui ne correspond plus au présent. C’est la démarche que nous a présenté Claude Bobey, à partir de l’expérimentation conduite par le Secours Catholique.

L’identité touche au cœur de l’individu. En témoignent les propos extrêmement passionnés de certains intervenants, au cours de ce séminaire. J’ai retrouvé cette même implication au sein d’une association de malades pour laquelle je suis intervenue : comme pour l’origine culturelle, les adhérents sont concernés par l’action de l’association jusque dans leur propre chair.

La question de l’ouverture des associations à des « personnes différentes » ne se pose pas exclusivement au regard de l’origine ethnique : une association de parrainage d’enfants peut-elle accepter des bénévoles non parrains ? Une association de diabétiques peut-elle accueillir des bénévoles non diabétiques ?

Pour faciliter la diversité culturelle au sein des associations, des lieux mériteraient d’être observés de plus près :

 les maisons de retraite où les équipes de travail sont pluri-culturelles,
 les établissements scolaires où des approches pédagogiques fort intéressantes voient le jour.

En conclusion, je dirai que l’ouverture, c’est changer nos représentations. « Il n’y a pas deux personnes qui ne s’entendent pas. Il y a deux personnes qui n’ont pas discuté » (proverbe woloff, Sénégal).

En guise de conclusion (Jacqueline Mengin)

Un certain nombre de réflexions s’imposent à l’issue de notre séminaire :

-  Les associations « françaises » ont du mal à dépasser leur inconscient culturel encore encombré de stéréotypes et finalement de classifications ethnicisantes. Dans la société d’aujourd’hui, elles sont marquées, souvent à leur insu, par le fait politique de l’ethnicisation de la question sociale.

-  Il y a une vraie difficulté à faire vivre une mixité dans une construction commune au sein des associations, à incarner le multiculturalisme : ou bien les associations restent entre gens français de longue date ou bien une mixité existe entre gens d’origine plus récente uniquement.

-  Les pouvoirs publics jouent un rôle dans ce domaine : l’Etat français fait montre d’une certaine méfiance envers des associations qu’il qualifie facilement de communautaires. Les pouvoirs publics des pays d’où proviennent ces communautés d’origine étrangère interviennent également, leur déniant une autonomie véritable.

Cependant des éléments positifs existent :

-  Les jeunes sont beaucoup plus sensibles à la richesse d’apports de communautés d’origine différentes et plus ouverts à la diversité.

-  Les associations nouvelles semblent avoir beaucoup moins de difficultés à accueillir des populations différentes et la mixité s’y vit plus facilement.

-  Pour un certain nombre de personnes qui ont d’autres origines que française, elles se sentent d’autant plus « françaises » qu’elles se sentent en phase avec leurs origines et l’histoire de leur famille et de leur communauté.

Les questions qui restent posées :

-  Vivre dans le respect des différences et inventer des constructions communes ne nous amène-t-il pas à nous saisir de la laïcité comme d’un levier fondamental ?

-  Comment de vraies collaborations seraient-elles en mesure d’aider à changer la perception des pouvoirs publics vis-à-vis de ces associations ?

-  La recherche de la diversité dans l’association et dans les collaborations extérieures ne peut-elle pas s’appuyer sur la base incontournable d’un échange excluant le paternalisme et la supériorité des « apports » de ceux qui savent ?

-  Si cette attitude d’ouverture et d’attente à l’égard de l’autre dans sa différence est indispensable pour accueillir et travailler avec tous, y compris les jeunes, à quelles conditions est-ce possible ?


PS : A propos de l’utilisation du terme de « gaulois » au cours du séminaire où il est d’ailleurs intervenu, Jean-Claude Barthez estime qu’il n’est pas inutile de revenir sur cette référence à « nos ancêtres les Gaulois » et de tenter d’apporter quelques explications, en forme de post scriptum.

L’identité d’un personne, hormis celle de l’état civil quand il existe, n’est jamais unique. Selon les différentes sphères de la vie sociale, chacun est repérable par sa place dans sa famille, par son sexe, son origine géographique, sa profession etc… En général, ces identités multiples ne soulèvent pas de difficultés particulières quand chacune est correctement située dans le contexte du lieu, du moment et du milieu. Les problèmes apparaissent quand une de ces identités devient, arbitrairement, prévalente sur les autres. Ainsi quand l’identité sexuelle d’une femme prévaut sur sa compétence professionnelle ou quand la division technique du travail déborde en division sociale : on dit « monsieur » au chef de service hospitalier et on appelle l’infirmier par son prénom. Bien entendu les cas les plus repérables sont ceux où l’origine, réelle ou supposée, se manifeste à travers les noms et prénoms ou la couleur de la peau.

Il s’agit là de mécanismes sociaux habituels et, même si on les estime condamnables, ils sont solidement implantés. On peut donner comme exemple l’habitude, majoritairement acceptée, qu’une femme mariée soit désignée par le nom de son mari, nom que certaines gardent même après divorce. En revanche, que faire lorsque le débordement d’une identité sur les autres ne nous paraît pas acceptable ?

Dans la perspective d’un changement de ces pratiques qui, de toute façon, demandera du temps, pourquoi ne pas tenter d’entrer dans la logique de ce système dénominatif pour, peu à peu, le rééquilibrer ? Si, dans la pratique sociale actuelle, la majorité trouve normal de désigner des personnes par leur origine ethnique, réelle ou supposée, et ainsi de parler de Maghrébins, d’Européens de l’Est ou de noirs, entrer dans cette logique, c’est nommer les autres Gaulois ou utiliser un autre nom particulier, jusqu’au jour où maghrébin ne sera pas plus original que savoyard ou breton. Après tout, dans le langage courant, on est passé de « Bougnouls », « troncs de figuier » et autres « Blanche neige » à Maghrébins, noirs ou blacks. C’est un progrès. Admettons qu’il a pu se faire sans que de Gaulois on passe à froggie ou, plus banalement, au Maghreb à nesrani (nazaréen, au Maroc) ou roumi (en Algérie).

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actes seminaire identité - Word - 289 ko

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